Kabylie: Un printemps a reinventer

DOSSIER: 31ème anniversaire d’avril 80, UN PRINTEMPS A REINVENTER

Périphrase

 

Par : Sarah Haidar

 

 

Tafsut, un poème sans fin

 

Pourquoi le 20 avril 1980 a-t-il pu résister à l’érosion du temps et s’imposer comme une date incontournable de l’Histoire des revendications populaires en Algérie ? En dehors de l’aspect politique et social de ce mouvement, le précieux legs culturel demeure la première qualité et le point névralgique de « Tafsut Imazighen ». A cette époque bénie des langues et des esprits libérés, l’art se révélait aux yeux ébahis du monde comme une arme de contestation massive, comme un droit et un devoir de vivre, pleinement, fougueusement, follement. Toute une jeunesse, ivre d’un réveil printanier de la conscience et de l’espoir, s’est faite le serment de rompre avec l’irascible « Oui Msiou » et crier dans les rues de Kabylie et d’Alger le « Non » suprême de la liberté. A cette époque-là, le chant des partisans et les murmures malsains de Crésus n’arrivaient pas encore à se frayer un chemin vers les rêves vierges de la révolution. Et celle-ci n’obéissait pas encore aux pompeuses définitions des scribouillards terrés dans leurs théories sans jamais avoir porté de banderole ! C’est ainsi que naquit l’idée impérieuse, radicale dans sa beauté immaculée, d’accompagner ce « Non » définitif par des poèmes, des musiques et des chants. C’est ainsi qu’un vent nouveau souffla sur un pays rongé par les mots creux et les slogans en contreplaqué : Révolution, socialisme, anti-impérialisme, arabité, islamité, soutien critique, gauche, marxisme à l’algérienne, etc.  C’est d’un revers d’authenticité que le Printemps Berbère est venu balayer cet amas usé de concepts véreux afin que s’établisse une vérité simple, outrancière dans son idéalisme innocent ; celle que réclama une jeunesse déjà consciente du grand bluff révolutionnaire made in dictature algérienne, celle que des centaines de milliers de manifestants ont voulu arracher des mains des fossoyeurs et des faussaires… Car comment définir une révolution si ce n’est par son « sens moral » ; un sens qui ne s’achète ni ne se vend, il ne plie pas non plus devant le relativisme primaire et défaitiste des gribouilleurs paresseux, il ne cède rien aux imposteurs, ne se laisse pas séduire par l’or toqué du silence, n’oublie jamais les chants et psalmodies qui ont bercé l’enfance des origines… Cette morale avait enfin triomphé en cette année lumineuse de 1980. Il a suffi, pour la faire rayonner, d’une énième tentative d’humiliation perpétrée par un Pouvoir ankylosé, viscéralement allergique à la poésie. Mouloud Mammeri, derrière son sourire de Juste, était resté et restera toujours, l’âme palpitante de cette Kabylie née et grandie dans un poème égaré de la déesse Ifru. Dda Lmulud, généreux comme une branche d’olivier penchée sur la terre humide, voulait leur parler de poèmes kabyles anciens. Mais un automate oublieux des rimes maternelles, lui avait barré la route, espérant ainsi dessécher la sève de la connaissance. C’est à ce moment-là que surgit de l’ombre une vieille colère, ni politique, ni idéologique, ni naïve, car c’était la colère de ceux qui voulaient savoir, lire, écrire et chanter dans une langue probablement née d’un baiser d’amour entre l’eau et le soleil. Cette belle langue qu’on voulut confiner dans les froufrous bariolés du folklore et de la vulgarité… Et c’est contre la strangulation orchestrée de la beauté que s’éleva les « Arrac n tmanyin » pour brandir à la gueule du monde ce qu’il convient d’appeler une Révolution Culturelle. Une Révolution Esthétique !

Dda Lmulud, Mohia, Ferhat Imazighen Imula, Ben Mohammed, Matoub Lounès, Kateb Yacine, Mhammed Issiakhem, Debza et bien d’autres ont su donner au ras-de-marrée identitaire qui a déferlé sur le désert des injustices, une vocation profondément artistique, une pérennité d’un ordre nouveau, un souffle qui se serait probablement terni sans leurs écrits, leurs chansons et leurs poèmes. A ces « Imedyazen » et à tous les étudiants qui ont défloré la couche épaisse des silences, aux vingt quatre détenus, à tous ceux qui ont soutenu de près ou de loin « Tafsut Imazighen », nous disons Merci. Merci d’avoir laissé un point de lumière dans les arcanes obscurs de notre Histoire contemporaine. Cette même Histoire qui ne tardera pas à célébrer un nouveau printemps berbère. Il naîtra, nous en sommes convaincus, de cette longue et douloureuse gestation qui ne cesse de gémir depuis trente-et-un ans.

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Arezki Aït-Larbi

« Aux identités par décret, il est temps de substituer les identités réelles »

 

Journaliste et éditeur, Arezki Ait Larbi était un jeune étudiant en médecine en 1980. Engagé dès la première heure dans le Mouvement berbère, il en devient l’une des figures de proue. Il était d’ailleurs parmi les vingt-quatre détenus du Printemps Berbère et ce fut lui qui dit, le plus sérieusement du monde, au commissaire Abboub : « Je veux déposer plainte contre vos subordonnés, ils ont insulté mon père » !

 

Entretien réalisé par : Sarah Haidar

 

Algérie News : Vous avez fait partie des 24 détenus du printemps berbère. Que reste-t-il selon vous de la symbolique de cette date, 31 ans après les événements ?

Au-delà du symbole, le 20 avril 1980 restera comme une étape importante dans la longue lutte citoyenne pour l’émancipation et la liberté. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, marqué par la dictature du parti unique, pour appréhender l’audace de la jeunesse, notamment universitaire. Toute pensée non conforme était violemment réprimée. Lire un tract contestataire de l’opposition, ou même être surpris par la police politique en possession d’un alphabet Tifinagh vous exposait à de terribles représailles. La chape de plomb et la berbérophobie étaient telles que même la conférence d’un universitaire respectable, Mouloud Mammeri, sur « la poésie kabyle ancienne » était considérée comme « subversive », et donc interdite.

En réagissant fermement à l’arbitraire et à la stupidité, et en prenant le risque d’exprimer, publiquement et pacifiquement, des convictions non homologuées par les gardiens du temple, les acteurs du Printemps berbère avaient surpris le pouvoir, plus habitués à réprimer des tentatives de putsch qu’à répliquer à des idées et des argumentaires opposés. Face à l’unicité fascisante, ils ont réussi à imposer l’idée de démocratie et de pluralisme culturel et linguistique, mais aussi politique

Incontestablement, c’est le Printemps berbère, en Kabylie et dans les campus algérois, qui avait brisé le mur de la peur, ouvrant la voie à d’autres contestations populaires, notamment dans l’Oranie en 1983 et à Constantine en 1986, avant d’embraser tout le pays en octobre 1988.

Un tiers de siècle plus tard, il reste du 20 avril cet esprit de résistance à l’arbitraire et à l’injustice, qui s’exprime parfois de manière violente et désordonnée. Pour les luttes en cours, revisiter l’esprit Avril 80 pourrait être une étape de ressourcement.

 

 

Très peu d’écrits, d’études et de travaux artistiques ont été consacrés au Mouvement. Pourquoi selon vous ?

Parce que nous sommes dans une société où la tradition orale a toujours primé. Si très peu d’écrits ont été consacrés au Mouvement, la chanson kabyle, par contre, en est très imprégnée. Dans les années 80, c’était même un passage obligé pour tout chanteur débutant qui rêvait d’émerger.

L’analyse du Mouvement pour tirer des leçons, aussi bien de ses succès que de ses erreurs, reste à faire. Malgré une rupture psychologique avec la génération et les méthodes de la Guerre de libération nationale, la génération d’Avril 80 n’a pas réussi à dépasser l’approche anecdotique, et souvent apologétique de l’événement. Certains « anciens combattants » du Printemps berbère ont même fait du 20 avril un incontournable quart de gloire personnelle pour flatter des ego hypertrophiés.

 

 

Vous avez coordonné et publié, en 2010, « Avril 80 » où plusieurs insurgés et hommes de pouvoir ont témoigné. A quelles difficultés avez-vous été confronté pour réaliser cet ouvrage ?

En entreprenant la publication de ce livre, j’ai voulu, non pas écrire l’histoire « officielle » du Printemps berbère, mais raconter le Mouvement, sous des angles différents mais complémentaires, par des acteurs de premier plan, dans une subjectivité assumée. Avec l’objectif de mettre un premier matériau à la disposition aussi bien des historiens que du large public. J’ai voulu aussi rendre compte de la diversité sociopolitique du mouvement, de ses acteurs comme de ses revendications.

Toutes les personnes que j’ai sollicitées, aussi parmi les « insurgés » que parmi les « officiels du pouvoir » de l’époque, ont donné leur accord spontanément et salué l’initiative. D’autres n’ont pu apporter leur contribution faute de temps, les délais impartis étant trop courts.

Même si j’ai pris la précaution d’écrire, dans la présentation de l’ouvrage, que « le choix des intervenants reste nécessairement incomplet et profondément injuste », certains, avec une bonne dose de mauvaise foi, m’ont fait un mauvais procès. Ils m’ont reproché notamment d’avoir « exclu » tel acteur de premier plan du mouvement ou tel autre, comme s’il s’agissait de distribuer des légions d’honneur aux uns, et de nier le rôle des autres.

Ce genre d’ouvrage est toujours partiel, et fatalement partial. Il nécessite d’être complété par d’autres témoignages, d’autres ouvrage. Une deuxième édition, avec de nouvelles contributions, est en préparation.

 

 

Comment appréhendez-vous la polémique qui a suivi la publication du livre ?

Il y a eu deux polémiques. La première a opposé Hend Sadi, professeur de Mathématiques à l’Université de Tizi-Ouzou, à Aziz Tari, qui était étudiant. Si j’ai trouvé légitime la réaction du premier pour rectifier les propos du second, je n’ai pas compris l’irruption de certains autres intervenants, dont le seul objectif était de dire : moi aussi je suis un « ancien combattant » d’Avril 80, et vous m’avez oublié.

L’autre polémique a opposé le commissaire H’mimi Naït Abdelaziz, qui était chef de la sûreté de la wilaya de Tizi-Ouzou, à El Hadi Khédiri, ancien Directeur général de la sûreté nationale. Le débat que, pour ma part, j’aurais souhaité, est relatif à la pratique de la torture. Pour la première fois, un ancien chef de la police de l’Algérie indépendante, a reconnu et déploré l’usage de ces pratiques inhumaines, dégradantes et perverses. Partant de là, il aurait été possible, non pas de lancer des poursuites judiciaires contre des tortionnaires présumés, mais de mettre le sujet sur la place publique, pour envisager des garde-fous qui limiteraient le recours à la torture.

Ce débat reste à faire. Car, aujourd’hui encore, et même à moindre échelle que par le passé, la torture reste un moyen d’investigation largement utilisé par les différents services de police.

 

 

Après le Printemps Berbère qui n’a engendré aucun mort, il y a eu « Le printemps noir » avec son lot sinistre de 126 morts. Comment expliquez-vous cette régression dans le traitement des revendications populaires, du côté du Pouvoir ?

Lors du printemps berbère de 1980, le régime algérien pouvait encore squatter le prestige de la guerre de libération, et jouer sur une image plutôt positive dans l’opinion internationale. Avec les événements d’Octobre 88, la répression qui a fait plus de 500 morts, et la torture pratiquée à grande échelle, le régime avait perdu cette innocence virginale. A partir de 1992, la « décennie rouge » de la terreur islamiste et de la répression militaire qui ont fait plus de 200.000 morts, ont classé le régime dans le club infréquentable des dictatures sanguinaires. Arrive le « printemps noir » de 2001, avec son lot de coups bas et de manipulations ;  une tragédie qui est loin d’avoir livré tous ses secrets. Dans un contexte délétère, marqué par des lutes d’influence au sommet de l’Etat, une centaine de morts en plus, était considérée par les plus cyniques comme un « détail ».

 

Aujourd’hui, tamazight est une langue constitutionalisée. Pensez-vous que c’est un acquis (une victoire) pour le mouvement revendicatif berbère ?

C’est une victoire symbolique qui a incontestablement brisé l’unicité identitaire dans l’arabo-islamisme. Mais beaucoup reste à faire, pour consacrer Tamazight dans la réalité. Il suffit de se pencher sur son statut dans l’enseignement, à la télévision et dans le cinéma, pour mesurer à quel point cette constitutionnalisation relève de l’arnaque. Que ce soit dans le choix d’une graphie pour l’enseignement, des programmes télévisés de la 4e chaîne, ou du budget alloué au Festival du cinéma amazigh, tout converge pour freiner son développement. Ceux qui, jadis, combattaient Tamazight par l’anathème et la répression, ont décidé de l’embrasser pour mieux l’étouffer. Pour la maintenir dans la marge, les berbérophobes les plus intolérants revendiquent maintenant leur part d’amazighité qui, disent-ils, « ne doit pas être monopolisée par une région ». C’est comme si Zahia D. décidait brusquement de se faire professeur de vertu…

 

Pensez-vous que la revendication identitaire s’est essoufflée en Algérie, et en Afrique du Nord en général ?

Il est temps, à mon avis, de sortir des identités administratives et des débats byzantins, pour savoir qui est génétiquement berbère, arabe, ou papou ancien.

Trêve d’hypocrisie ! Aux identités par décret, il est temps de substituer les identités réelles, les identités vécues dans le plus profond de l’intimité de chacun. En dehors des commissaires politiques et des faussaires de l’histoire, connaissez-vous un seul Algérien qui se considère en même temps, et dans des proportions identiques, berbère, arabe, musulman etc…? Des Algériens se sentent arabes ; ils doivent être reconnus et respectés comme tels. Tenter de les convaincre qu’ils furent berbères dans le paléolithique est aussi vain que contreproductif et générateur de conflits. De même, ceux qui sentent berbères doivent être reconnus et respectés comme tels. Vouloir les « arabiser » avant de leur accorder le statut d’Algériens à part entière risque d’attenter gravement à la paix civile.

A l’identité en mille-feuilles, faite d’une superposition d’amazighité, d’arabité et d’islamité, il faut substituer une cohabitation, dans le respect mutuel, des identités multiples plus conformes aux réalités de la société algérienne. C’est le défi qui attend les nouvelles générations pour sortir des faux débats et aller, enfin, vers l’essentiel.

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« Avril 80 », ouvrage collectif

A chacun son printemps !

 

En avril 2010, la maison d’édition Koukou publie « Avril 80, insurgés et officiels du pouvoir racontent le Printemps berbère ». Un ouvrage qui rassemble pour la première fois les acteurs des deux camps adverses témoignant, chacun selon sa propre expérience, sur le premier mouvement de contestation populaire de l’Algérie indépendante.

 

Par : Sarah Haidar

 

Paru l’année dernière à l’occasion du 30ème anniversaire du Printemps Berbère, « Avril 80 » est sans conteste le premier ouvrage de référence sur cet événement phare de l’Histoire contemporaine du pays. Plusieurs acteurs du Mouvement et hommes de pouvoir de l’époque y apportent leurs témoignages tantôt profondément subjectifs tantôt imprégnés d’une objectivité due au « recul » pris par certains contributeurs. Coordonné par Arezki Ait Larbi, directeur des Editions Koukou et l’un des 24 détenus d’Avril 80, le livre se présente en quatre parties. La première, intitulée « Tizi se révolte » rassemble les témoignages de cinq meneurs du Mouvement dont Aziz Tari, à l’époque étudiant en sciences exactes au CUTO (Centre universitaire de Tizi-Ouzou) et le chanteur engagé Ferhat Mehenni. La deuxième partie, qui aborde la mobilisation à Alger et au sein de l’immigration, s’amorce avec le texte de Salem Chaker, professeur de langue berbère, Ihsen El Kadi étudiant en 1980, devenu journaliste, Arezki Ait Larbi, Meziane Ourad, journaliste à Algérie Actualité et l’universitaire Hacène Hireche qui se trouvait à l’époque en France. Le troisième volet s’articule autour des témoignages de trois responsables politiques qui ont eu à « gérer » et faire face au Mouvement ; il s’agit du wali de Tizi-Ouzou Hamid Sidi-Said, du ministre de l’enseignement supérieur Abdelhak Bererhi et du Directeur général de la sûreté nationale El Hadi Khediri.

 

Si « Avril 80 » s’avère être une référence précieuse sur cet événement très peu abordé en trente ans, il n’échappe pas pour autant à une certaine « combativité » dans l’affirmation d’une vérité quelque fois subjective, chez les témoins sollicités. Et pour cause, la jeunesse fougueuse, rêveuse et révolutionnaire qui a porté la contestation et l’a inoculé dans la rue a pris, depuis le temps, un sacré lot de cheveux blancs avec autant de rides aussi bien physiques qu’intellectuelles ! Le langage, clair et percutant en avril 1980, devient aujourd’hui assez démagogique ou pis encore, lourd, très lourd ! Même constat du côté « officiel » : les responsables (bourreaux ?) de l’époque n’éviteront pas de déballer le bon vieil arsenal de la langue de bois afin de justifier en quelque sorte leurs agissements face à la révolte estudiantine.

 

Yal tafsut s-thefsutis !*

A ce propos, on ne peut que remarquer le style souvent lourdaud d’Aziz Tari qui nous propose un texte qu’il convient d’appeler un exposé solennel d’une hypertrophie du Moi ! En effet, M. Tari se présente comme un genre de « Patriarche » du Printemps berbère puisque, affirme-t-il, c’était lui l’initiateur de la marche du 11 avril survenue après l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou. Une allégation que plusieurs acteurs du Mouvement n’ont pas manqué de démentir. Aussi, son témoignage s’encombre souvent de phrases vainement survoltées qui, bien entendu, s’amorcent toujours sur un sempiternel « JE ». A l’en croire, sans lui le Printemps Berbère n’aurait pas existé ; et nous qui pensions que ce fut une démarche foncièrement collective, portée par un groupe d’étudiants et de militants dans une parfaite cohésion afin que justice soit rendue à la culture et à la langue berbères ! Mais heureusement que quelques pages plus loin, on compense avec les témoignages poignants et profondément humains de Meziane Ourad, Arezki Ait Larbi, Ihsen El Kadi, Salem Chaker, etc. qui tentent de rendre avec le plus de transparence possible la véritable « ambiance » d’Avril 80 ; et ce en évitant au mieux de sombrer dans la langue de bois et la mythification inutile.

 

El houkama meskit !*

Seulement, la troisième partie du livre offre généreusement le crachoir à trois responsables de l’époque. Le wali de Tizi-Ouzou Hamid Sidi Said parvient presque à nous apitoyer tant il aura usé tous ses mots pour tenter de se défaire de l’étiquette du bourreau et du serviteur automate du FLN qui interdit d’abord la conférence de Mammeri avant de lâcher ses CRS et ses bergers allemands sur les étudiants.  Il est suivi par Abdelhak Bererhi, ministre de l’enseignement supérieur, qui prend vingt-neuf pages à lui tout seul ! Dans son interminable plaidoyer, M. Bererhi commence d’abord par nous relater sa propre version des événements, en prenant soin de s’asperger d’une bonne dose d’auto-compliments, pour finir par nous exposer, tout au long d’une quinzaine de pages, pas moins qu’un programme politique pour une Algérie idéale… Un hors-sujet des plus burlesques comme seuls nos officiels savent en faire !

 

Ceci dit, malgré les quelques saveurs frelatées qui altèrent notre plaisir de le lire, « Avril 80, insurgés et officiels du Pouvoir racontent le Printemps Berbère » demeure un bon cru de l’Histoire écrite qui ne demande qu’à être revisitée, encore et toujours, afin que nul n’oublie « Tafsut Imazighen ».

 

S. H.

 

* Yal tasfut s-tefsuthis : proverbe kabyle signifiant « A chaque printemps son printemps ».

* El houkouma Meskit : Pauvre Pouvoir

 

« Avril 80, insurgés et officiels du pouvoir racontent le Printemps Berbère »

Ouvrage collectif coordonné par Arezki Ait Larbi

Editions Koukou, 2010

Prix : 290 DA

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Imedyazen N Tefsuth*

 

Par : Sarah Haidar

 

Muhand U Yahia

Il est de notoriété publique que les événements du Printemps Berbère furent l’élément déclencheur du plus grand déluge littéraire et théâtral de la culture kabyle. Ce déluge qui s’appelle « Mohia ».

Mais son histoire ne commence pas proprement à cette période. C’est en effet à l’Université d’Alger où il faisait des études de mathématiques que Mohia commence à adapter les pièces de théâtre étrangères avec « Mort sans sépulture » de J.P Sartre (1973), « L’exception et la règle » de Brecht qui devient « Llem-ik, ddu d ud’ar-ik » (1974) et « La décision » du même auteur devenue « Aneggaru ad-yer tawwurt » (1976).  Car à cette époque déjà s’était mise en place une politique de plus en plus véhémente d’inhibition de la culture et des langues berbères, en particulier, et populaires en général.

Mais c’est à partir d’avril 1980 que Mohia élabore un gigantesque plan de travail où il est question « d’intégrer la galaxie Gutenberg » et d’accéder à l’universalité dans l’écriture en langue kabyle. C’est ainsi que naquit la pièce « Muhend u Câaban », adaptée du texte « Le ressuscité » de l’écrivain chinois Lu Xun ; un véritable brûlot dans la pure tradition de la dérision allégorique qui illustre la problématique berbère. Elle est suivie, en 1982, par la fameuse « Tacbaylit » adaptée de « La jarre » de Pirandello ; là encore, il s’agit d’aborder la question berbère en analysant l’inaptitude de ses propres défenseurs à passer outre les conflits internes et les visions égocentriques afin de pouvoir servir leur culture.

Mais Mohia, c’est aussi le poète, l’infatigable pourfendeur qui sut mieux que personne dépeindre et descendre la tyrannie et l’ignorance. Qui ne connaît pas « Berrouaghia » (adaptation de Merde à Vauban de Léo Ferré), cet hommage immortel aux détenus du printemps berbère, cette longue plainte parsemée de mots tranchants et libres et rythmé par l’inoubliable « Ah ya dine kessam »… Il reste à savoir aujourd’hui que Muhand U Yahia est l’auteur d’une quantité considérable de textes chantés par la suite par Ferhat, Ideflawen, Idir, Brahim Iziri, et même Slimane Azem ; chose que l’on a souvent tendance à oublié ! « Tahia Berzidan », le coup de gueule sans appel chanté par Ferhat, c’est de Mohia ! « A y arrac nagh », appel à la révolte et à la prise de conscience, chanté par Izri et Idir, c’est de Mohia ! « A y amkhikhiw », satire succulente adressée à Boumèdiene, bravement interprétée par Slimane Azem, c’est de Mohia ! Et j’en passe.

A l’avant-garde de toutes les revendications culturelles juste, Mohia demeure l’une des figures principales du mouvement culturel berbère bien qu’il ait toujours fui les feu de la rampe et surtout toute sorte d’ « ismes » et de clairons futiles chers à ceux qu’il appellera par la suite, déçu et en colère, « Les Brobros » !

 

Ferhat Mehenni  

C’est lui qui, par sa seule voix et muni de sa seule guitare, semait un vent de joyeuse révolte dans les villes et villages de Kabylie, mais aussi à Alger et en France. Ferhat Imazighen Imoula narguait les censeurs et les « civils » d’un pouvoir dont la peur du berbère reste proverbiale, et parcourait allègrement les zones névralgiques de sa Kabylie tant aimé afin que se réveille l’ouragan dormant nommé « Peuple » ! Pour tamazight, il avait chanté de merveilleux poèmes dont l’engagement n’a d’égal que la profonde esthétique. Ses chants révolutionnaires de Kabylie, ceux du feu et de l’eau, ceux de la lutte et de l’espoir, ont été de véritables dynamiseurs de l’adrénaline populaire berbère. Lui qui disait « Plutôt que de m’emprisonner moi, essayez donc d’attraper ma parole ! », a fait partie des vingt quatre détenus du printemps berbère, les fameux « bagnards » de Berroughia qu’il reverra cinq ans plus tard lors du procès des fondateurs de la première ligue algérienne des droits de l’homme. De Ferhat, on se souviendra comme d’un artiste majeure mais surtout comme d’un « éveilleur de foules » inoubliable.

 

Matoub Lounès

« Yehzen oued Aissi » (Oued Aissi en deuil), « Arrac n tmanyin » (Les enfants de 80), « Tamughli af unezruy n tmurth » (Regard sur l’histoire d’un pays damné) et plusieurs autres chansons évocatrices chroniquent pour l’événement le plus marquant de l’histoire berbère contemporaine… Matoub Lounès n’oubliera jamais le Printemps Berbère ; lui qui fut retenu à Paris lorsque Tafsut fleurit en Kabylie. Avril 1980, il montera sur scène en treillis militaire pour signifier que la Kabylie était en guerre. Il prend part, à Paris, à une manifestation, dont il fut l’un des initiateurs, devant l’Ambassade d’Algérie. Il soutiendra le Mouvement culturel berbère et ne ratera aucune commémoration du 20 avril, donnant partout des concerts gratuits pour l’occasion.

 

S. H.

 

* Les artistes du Printemps

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Regard porté par la jeunesse sur le 20 avril

« Tamazigh assa, azekka » ne vieillit pas !

La prise de conscience de l’amazighité a été à l’origine de l’engagement de plusieurs militants en Kabylie. A nos jours le même engouement hante les nouvelles générations.

Tous défendent becs et ongles la cause berbère, que constituent la culture et la langue maternelle.  C’est même devenu un véritable phénomène de société tellement il fait l’objet d’un engouement qui ne se dément jamais. Et cet engouement des jeunes pour les libertés ainsi que leur aspiration à une démocratie sincère et véritable, dépasse toutes les limites. Pour vérifier ce constat, Algérie news a rencontré un nombre de personnes de cette nouvelle génération, au niveau de la ville des genets et d’autres localités de la wilaya.

Mokrane a vingt cinq ans. Il est licencié en droit.  Né et vit à la nouvelle ville de Tizi-Ouzou. « Le printemps berbère et le printemps noir, pour moi, reflètent le même principe. Si la nomination est différente, ça reste un enchainement  de luttes. C’est une continuité logique». Son ami Said, originaire des Ath Ouacifs souligne à son tour : « Malgré l’arabisation forcenée, la population de Kabylie demeure berbérophone». Notre interlocuteur affirme que la population n’est pas satisfaite qu’il y ait cette timide reconnaissance de tamazight, car  cela demeure insuffisant.  Et de souligner avec acharnement que « la population algérienne  est dans sa quasi-totalité berbère ». Il faut «impliquer tout le monde dans cette revendication », a-t-il précisé. Un groupe de cinq jeunes étudiantes, n’a pas pu se retenir. D’ailleurs, elles n’ont pas hésité à se rapprocher de nous, en déclarant à l’unanimité : «Nous avons une langue et une culture qui s’appellent tamazight. Nous voulons qu’elles soient reconnues. C’est tout. C’est le moindre droit d’être soi même chez soi ! ». Quant à la langue arabe, «nous n’avons rien contre. La preuve, on la maitrise mieux que les arabes eux-mêmes !», nous dit un journaliste travaillant dans un hebdo local. Un peu plus loin du chef lieu, précisément à Matkas, une région très connue pour son engagement pour la revendication identitaire, les jeunes refusent la soumission aux lois et l’inclination au conformisme, instaurés par le pouvoir. Peu importent les tendances puisqu’on est confronté en fin de compte à une jeunesse qui est tantôt exigeante, maniaque et intransigeante tantôt rêveuse, désinvolte et indolente; mais pragmatique dans la plupart du temps. Un nombre important d’associations culturelles y activent. Yacine, qui a tous justes 23 ans, étudiant et militant de la cause, a été directement au but et sans détour : « Ce combat est l’affaire de tout le monde », a-t-il dit. « Ça  va de soi », a-t-il ajouté. « Tant que le pouvoir s’entête à prendre ce qui appartenait à la Numidie, à l’Algérie,  en tant que défenseur de tamazight, je ne peux pas rester les bras croisés. Alors, il faut occuper le terrain pour activer pacifiquement », a-t-il souligné. Des revendications juvéniles, qu’il faut prendre au sérieux. Quelques années auparavant, c’était l’école qui façonnait leurs idées, leur manière de penser et leur personnalité. Aujourd’hui, ils trouvent leur muse, leur source dans les sites web et la télévision par satellite; ce sont ceux-ci qui conditionnent leur mode de vie, qui leur indiquent l’itinéraire à emprunter. De prime abord, on est choqué par leur attitude  morale, verbale et comportementale jusqu’à ce qu’ils prouvent aux autres que leur attitude est contrôlée par une intelligence infaillible. Ils transgressent les lois même les plus formelles et ont tendance à devenir irréductibles, indomptables et apparemment insaisissables au point d’échapper aux adultes qui se sont d’ores et déjà trouvés dans l’incapacité de les maîtriser. Sans doute c’est une façon propre à cette génération  de rompre avec le monde de l’absurde et d’exprimer leur indépendance et revendications. La jeunesse actuelle est le produit des nouvelles technologies; ce qui veut dire que ni les religions, ni les sciences humaines ne sont en mesure d’être à la hauteur des ambitions débridées des jeunes. Par ailleurs les partis politiques ainsi que les gouvernements qui n’œuvrent pas en fonction des attentes des jeunes et de leurs aspirations sont à remettre en question. Et mieux encore, ils auront intérêt à prêter une fine oreille à cette nouvelle jeunesse naissante.

Idir Ammour

 

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Médias publics d’expression amazighe

Le cadeau empoisonné ?

Baisse d’audience  et  gestion fluctuante,  les medias    publiques d’expression amazigh  œuvrent difficilement pour la diffusion de la culture amazighe. Ce problème selon certains observateurs  est du à un manque de maitrise des outils médiatiques, et une gestion  confrontée au verrouillage du champ médiatique.

 « Yefka tafat thahchaychit ! »(il a donné le feu vert), cette expression  prononcée lors d’un journal d’informations  de la radio Chaine II,  fait  l’objet de plaisanterie qui s’ajoute aux nombreuses  blagues dans   le registre des bavures linguistiques,  dont l’usage est devenu malheureusement courant sur les ondes de la radio algérienne chaine 2 et de la chaine de télévision TV4.  

Cette situation qui désole plus d’un  et qui interpelle  essentiellement  sur la qualité de la programmation  proposée par ces deux canaux  importants,   pose la question  sur leur efficacité   dans  la promotion  d’une culture à l’image  d’une amazighité contemporaine, qui visiblement est  occultée par une certaine image folklorique dominante  et le  bafouillage linguistique énormément cultivés  dans  les deux chaine . Une problématique qui selon plusieurs observateurs devra  néanmoins être  exposée avec beaucoup d’indulgence. En effet , et  dans l’absence des  outils  de communication   notamment dans le domaine de la  presse écrite qui a vu disparaitre plusieurs revues culturelles d’expression amazighe,  l’acquis des moyens de communication aussi importants que la Radio chaine II  et TV4  demeure l’aboutissement  d’un longue lutte  pour la reconnaissance de l’identité amazighe pour plusieurs militants berbéristes,   suite aux multiples revendications incessantes  auxquels  l’Etat  algérien  est resté pour longtemps muet.

Crée avant l’indépendance, la chaineII fut le premier canal médiatique qui s’adressait aux  auditeurs kabylophones dans leur langue amazighe, et devient incontestablement un capital  bâti sur un grand  travail engagé dans la   transmission et la promotion de la culture amazighe qui s’est répandue  grâce au dynamisme auquel s’est prêtée cette chaine pour conquérir  une large audience  et faire valoir le capitale culturel.

Baisse d’audience et  manque de réflexion

En l’absence de statistiques exactes et crédibles sur le taux d’audience des deux chaines publiques, il est difficile de parler de  l’influence médiatique au sein du public. Cependant,  il est apparent que la chaine radiophonique a perdu de sa popularité auprès de ses auditeurs, à travers un simple  constat du terrain, tandis que la société de sondage Media Sens avance  le chiffre de  2,3% d’audience pour la chaine de télévisons TV4 enregistré au cours du mois d’aout 2010, alors que la chaine terrestre  ENTV bat un taux de 19%.

Ce  déclin   pour la chaine radiophonique  pourtant populaire dans la région de Kabylie et à Alger  ,  est expliquée par certains observateurs  par  l’usage jugé « moyen » du kabyle comme le confirme un spécialiste en sociolinguistique « il y a un manque de maitrise flagrant de l’outil linguistique, chose que l’auditeur n’admet pas comme tout auditeur qui n’accepte pas la mauvaise maitrise des langue arabe ou  français dans les chaines I ou la chaine III » , il explique davantage que cette inaptitude  est liée à  l’usage des jeunes cadres  d’un  langage mixte  retransmis  via les media  et  qui risque donc   de détourner la transmission de la langue amazighe et sa promotion. Aussi ,  la création de la chaine TV4, a  engendré  une grande  exode des cadres de la chaine radiophonique vers la chaine  de télévision  et donc l’amplification  du phénomène  ainsi que la restriction  de  la réflexion dans la production et la programmation audiovisuel.

 

En outre le problème linguistique, la grille des programmes  ne répond  pas aux exigences d’un service de qualité, et révèle un manque de réflexion  pour cibler un large public et donc atteindre l’objectif  principale qui est la diffusion culturelle, affirme un spécialiste des médis « La chaine radio joue partiellement un rôle dans la diffusion de la culture amazigh, en faisant un effort  assez inégal en proposant des thèmes percutant. Cependant il est vrai que la chaine TV4, vient démarrer, elle a besoin d’un cumul d’expériences  pour améliorer  son service  dans une optique de changement qui doit  éradiquer une certaine vision folklorique qui s’est installée visiblement dans les deux chaines et vulgarise  une culture superficielle ». Dans l’ensemble de son programme  TV4 inclut dans sa grille des productions ENTV doublés en Tamazight  qui occupent  pratiquement  une grande partie de l’espace temps accordé (six heures chaque jour), une programmation boudée par le public  car elle  n’offre pas réellement  une visibilité pour la productivité culturelle amazigh.

Il n’est pas à exclure aussi que  les deux institutions publiques  demeurent  victimes   du verrouillage du champ médiatique qui réduit l’espace de l’initiative au niveau de la gestion. Il demeure cependant nécessaire d’opérer un réel changement au niveau de la qualité ou du moins une réelle diffusion pour la préservation et la promotion de la langue dans sa richesse lexicale et dans toute ses déclinaisons chaouie, mozabite, terguie ou kabyle  comme le souligne encore notre interlocuteur spécialiste en sociolinguistique  « c’est ce qu’il y a d’urgent à faire désormais, grace à un  travail universitaire de longue haleine qui permettra de réhabiliter la langue via les medias »

 

 

Fatma Baroudi

 

Repères :

1990 – premier  Journal d’info télévisé  en Tamazight (durée 5 mn)

1995- création du HCA pour la promotion et la diffusion de la langue Tamazight

1996- journal televisé en Tamazight à 18h

2005- Diffusion de la Chaine algérienne II 24 /24h

2009- lancement à titre expérimental de la chaine de télévision  TV4 en Tamazight

2011- diffusion de la chiane TV4 sur le bouquet Free.

 

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CHRONOLOGIE

 

Lundi 10 mars 1980

Parti d’Alger, en compagnie de Salem Chaker, pour donner une conférence à l’université de Tizi-Ouzou sur « les poèmes kabyles anciens », Mouloud Mammeri est intercepté par un barrage de police à Draa Ben Khedda. Conduit à la wilaya, le chef de ca binet du wali lui notifie l’interdiction de la conférence.

 

11 mars 1980

Première manifestation dans les rues de Tizi-Ouzou.

 

12 mars 1980

L’assemblée générale des étudiants de Tizi-Ouzou adopte une « lettre ouverte au président de la République » dans laquelle elle revendique le droit au développement de la culture berbère, et propose l’adoption du berbère comme seconde langue nationale.

 

13 mars 1980

Dans la nuit du 12 au 13 mars, campagne d’inscriptions du FFS sur l’axe Alger-Tizi-Ouzou et en Kabylie. Panneaux de signalisation routière et abribus sont recouverts de slogans : « Démocratie », « Ait Ahmed au pays ! », « Halte au génocide culturel ! », « néo-FLN=Fasciste », « Tous opposants ! ».

 

15 mars 1980

Une délégation d’étudiants est reçue à la présidence de la République par Abdelmalek Benhabylès ; secrétaire général, auquel elle remet la lettre ouverte au président.

 

16 mars 1980

Premières  manifestations de lycéens à Larbâ-Nat-Iraten, puis Azazga et Ain El Hammam.

 

17 mars 1980

Le soir, un gala-meeting du chanteur Ferhat Imazighen Imula est organisé à Hasnaoua. Le débat tourne autour de thèmes politiques. Les noms d’opposants comme Hocine Aït-Ahmed et Mohamed Boudiaf sont, pour la première fois, ouvertement évoqués.

 

20 mars 1980

Sous le titre : les « Donneurs de leçons », El Moudjahid publie un article signé KB (sans doute Kamel Belkacem, le rédacteur en chef) particulièrement virulent contre Mouloud Mammeri.

 

25 mars 1980

Mouloud Mammeri est reçu par Abdelhamid Mehri, ministre de l’information, qui lui présente des excuses, mais s’oppose à la publication de sa réponse.

 

26 mars 1980

Nouvelle manifestation à Tizi-Ouzou qui rassemble près d’un millier d’étudiants. Tentative de manifestation des étudiants de Boumerdès à Alger, vite dispersée par la police.

 

30 mars 1980

Récital d’Aït-Menguellet à la porte de Pantin, à Paris. Le Comité de défense des droits culturels en Algérie appelle à un rassemblement silencieux devant l’ambassade d’Algérie en France.

 

7 avril 1980

La manifestation de la place du 1er mai à Alger est violemment réprimée. Plusieurs blessés, des dizaines d’arrestations.

L’université d’Alger se met en grève.

A Tizi-Ouzou, les étudiants votent la grève illimitée et occupent l’université.

 

8 avril 1980

Alger, une tentative de manifestations des étudiants est violemment refoulée par la police.

Un bureau de coordination inter-instituts est mis en place.

 

10 avril 1980

Le FLN organise une contre-manifestation à Tizi-Ouzou.

11 avril 1980

La réponse de Mouloud Mammeri à El Moudjahid est publiée par le quotidien parisien Le Matin. Ronéotypée, elle est largement diffuée en Algérie et en France.

 

13 avril 1980

Les élèves du lycée Amirouche de Tizi Ouzou se mettent en grève et occupent l’établissement.

Les travailleurs de l’hôpital envoient une motion de soutien aux étudiants grévistes et une lettre au président Chadli demandant l’arrêt de la répression.

Un trac, signé Comité de soutien aux étudiants et  travailleurs en grève, appelle à une grève générale pour le 16 avril. Il e st attribué au FFS.

 

15 avril 1980

Occupation de l’hôpital de Tizi Ouzou.

 

16 avril 1980

La grève générale est suivie dans toute la kabylie.

Le chanteur Ferhat Imaziyen Imula est enlevé à l’aéroport d’ Alger.

Le ministre de l’Enseignement  supérieur lance un ultimatum aux étudiants de Tizi  Ouzou pour reprendre les cours le 19 avril.

Le soir, les grévistes de la Sonelec, Sonelgaz, Sonitex, Casoral et ceux de l’hôpital, les étudiants, les enseignants et les lycéens créent un Comité populaire de coordination.

 

20 avril 1980

5h, du matin. Les forces de répression envahissent tous les établissements occupés (université, hôpital, usines). Les étudiants surpris dans leur sommeil sont assommées dans leurs lits. Des centaines d’arrestations.

Des rumeurs  font état de 32 morts et de centaines de blessés.

Une grève générales spontanée a été déclenchée par la population de Tizi Ouzou.

La kabylie est coupée du monde. Interdiction d’accès à tout le monde et aux journalistes en particulier.

 

21 avril 1980

Condamnation de 21 manifestations à El-Kseur.

Des barricades commencent à s’ériger à Tizi Ouzou.

La population des villages environnants marche sur la ville pour protester contre la répression.

 

22 avril 1980

Un peu partout dans les rues de Tizi Ouzou, de durs combats opposent les manifestants aux forces de répression.

Grève de solidarité déclenchée à l’hôpital Mustapha (Alger) par le personnel soignant.

 

23 avril 1980

4e journée de la  grève générale. Des arrestations massives ont lieu un peu partout en kabylie.

 

24 avril 1980

Retour au “calme” progressif.

 

25 avril 1980

La ville est quadrillée par les forces de répression. La RTA filme les endroits saccagés.

A 17h, l’ambassadeur d’Algérie est reçu  au quoi d’Orsay ; à 17h50 le préfet de police de Paris signifie au Comité de défense des droits culturels en Algérie, l’interdiction de la marche prévue pour le lendemain.

 

26 avril 1980

Malgré  l’interdiction de la manifestation par le préfet, et le contre-ordre lancé par le CDDCA par voie de presse et audiovisuelle, près de 500 personnes ont tenté de se rassembler. 400 manifestants ont été interpellés par la police et conduits à Vincennes où ils furent fouillée, photographiées et fichées.

 

29 avril 1980

A Paris,  le préfet de police interdit  la manifestation silencieuse du CDDCA prévue pour le 1 er mai.

10 mai 1980

Gala de Matoub Lounès à l’Olympia. Ue minute de silence est observée en signe de solidarité avec le mouvement populaire en Algérie.

 

12  mai 1980

Grève à la Fac d’Alger.

 

16 mai 1980 

Une liste de 24 détenus déférés devant la cour de sûreté de l’Etat de Médéa est publiée par El Moudjahid.

 

19 mai 1980

Manifestation de protestation contre la répression à Alger.

 

21 juin 1980

14h. Meeting de soutien aux détenus en Algérie, tenu à la Bourse du travail à Paris.

 

25 juin 1980

Journée de soutien aux détenus organisée à Tizi Ouzou. A 20h, l’APS annonce la mise en liberté provisoire des 24 détenus de Berrouaghia  pour le lendemain.

 

26 juin 1980

Tizi-Ouzou en fête, accueille les détenus.

 

*D’après Rachid Chaker : « Journal des événement de Kabylie » in Les Temps Modernes (1982)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

June 21, 2011 at 14:48 Leave a comment

Conroverse soulevee par Kamal Belkacem a l’encontre de Mouloud Mammeri concernant le printemps berbere

Les donneurs de leçons
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Par Kamal Belkacem
« Des étudiants du Centre Universitaire de Tizi-Ouzou ont exprimé leur mécontentement il y a quelques jours à la suite d’une conférence annulée d’un homme qui, pour prétendre être le chantre d’une culture berbère, n’a rien fait de tel comme contribution a son pays que rédiger un travail de “création intellectuelle sur la culture aztèque…” (1) avant d’accorder une interview à un quotidien Parisien où il confond inquisition chrétienne, monarchie marocaine et l’islam et la Révolution algérienne.
On peut facilement comprendre pourquoi notre jeune génération a tout à gagner en se défiant de tels intellectuels (2). Les vérités d’un Kateb Yacine ou a un Malek Haddad, même si elles ne font pas l’unanimité, sont les actes de foi patriotiques, un désir profond de communier. L’incident que certains milieux ont tenté de récupérer n’a, il faut dire, aucune commune mesure avec la tournure qu’il a prise.
Les valeurs arabo-islamiques fondamentales de notre société et, principalement l’Islam qui a trouvé le meilleur accueil en Kabylie, n’ont jamais été édifiées sur l’intolérance et le repli sur soi-même. La Nation algérienne a trouvé son unité dans sa diversité et si, à un moment donné, nous avions jugé avec une grande sévérité les passions non retenues de jeunes, enthousiastes certes, au nom de l’arabisation, il convient par ailleurs, en pareil cas de dire à ceux qui se réfugient derrière d’autres slogans, d’observer la plus grande vigilance à l’égard de ces slogans.
Au moment où la Direction politique, à l’écoute des masses prend en charge tous les problèmes des citoyens, afin de les résoudre de manière globale et juste, notre peuple n’a que faire des donneurs de leçons et particulièrement de gens qui n’ont rien donné ni à leur peuple ni à la révolution, à des moments ou la contribution de chaque algérien à la cause nationale était symbole de sacrifice et d’amour de la patrie. La langue arabe – revendication de notre peuple – est notre langue nationale et il est temps qu’elle reprenne la place qui lui revient dans tous les secteurs d’activités du pays.
Nous ne pouvons en effet continuer à lier le destin des générations futures et notre indépendance à une langue étrangère qui fût la langue de nos oppresseurs, de notre dépersonnalisation.
L’arabisation, contrairement à ce qu’en pensent certains passéiste bornés et “Mac Cartystes” de la culture se traduira dans notre vie de tous les jours de façon réfléchie et révolutionnaire et avec l’adhésion de l’ensemble des Algériens. L’expérience nous a appris que toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève d l’irresponsabilité. La culture algérienne sortie, de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits – dus le plus souvent à quelques bureaucrates trop zélés qu’à autre chose- doit renaître grâce à l’apport des Algériens qui n’ont pas été engendrés quoiqu’en disent certains dans le berceau de la Rome antique ni dans ce du royaume du Macherek. Elle est l’expression d’une civilisation arabo-islamique qui s’est fondue harmonieusement dans les traditions et spécificités des peuples d’Afrique du Nord. Les plus grands acquis de notre peuple ne se sont pas réalisés à coups de slogans , ni contre la volonté des masses populaires. »
K. B. El Moudjahid 20 mars 1980
(1) Les “Aztèques” ce glorieux peuple anéanti par les Conquistadores, a fait aussi l’objet d’études célèbres de la part d’un certain Jacques Soustelle de triste mémoire. Curieux choix de ce thème.
(2) S’agissant de la participation à la guerre de libération est-il nécessaire de rappeler son refus de souscrire à un manifeste en faveur du FLN en 1956 et son dédain pour les moudjahidine de 1954, qualifiés par lui dans les colonnes de “l’Echo d’Alger” de chacals des Aurès.

Mise au point
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par Mouloud Mammeri

Sur les allégations me concernant personnellement, je fais l’hypothèse charitable que votre bonne foi a été surprise et que ce qui ailleurs s’appellerait mensonge et diffamation (et serait à ce titre passible des tribunaux) n’a été chez vous qu’erreur d’information. Il va de soi que je n’ai jamais écrit dans l’Echo d’Alger l’article mentionné dans votre texte. Il va sans dire que je n’ai jamais eu à refuser de signer le mystérieux manifeste pro – FLN de 1956 que vous évoquez en termes sibyllins.
Je serais heureux néanmoins que cet incident soit pour vous l’occasion de prendre une dernière leçon sur la façon même dont vous concevez votre métier. Le journalisme est un métier noble mais difficile. La première fonction et à vrai dire le premier devoir d’un journal d’information comme le vôtre est naturellement d’informer. Objectivement s’il se peut, en tout cas en toute conscience. Votre premier devoir était donc, quand vous avez appris ces événements (et non pas dix jours plus tard), d’envoyer un de vos collaborateurs se renseigner sur place sur ce qui s’est passé exactement afin de le relater ensuite dans vos colonnes.
Vous avez ainsi oublié de rapporter à vos lecteurs l’objet du mécontentement des étudiants. Cela les aurait pourtant beaucoup intéressés. Cela leur aurait permis en même temps de se faire une opinion personnelle. Ils n’ont eu hélas droit qu’à la vôtre. Vous auriez pu pourtant leur apprendre qu’il est des Algériens pour penser qu’on ne peut pas parler de la poésie kabyle ancienne à des universitaires algériens.
La poésie kabyle fait partie du patrimoine national.
Nous sommes cependant quelques-uns à penser que la poésie kabyle est tout simplement une poésie algérienne, dont les Kabyles n’ont pas la propriété exclusive, qu’elle appartient au contraire à tous les Algériens, tout comme la poésie d’autres poètes algériens anciens comment Ben Mseyyeb, Ben Triki, Ben Sahla, Lakhdar Ben Khlouf, fait partie de notre commun patrimoine.
En second lieu, un journaliste digne (et il en est beaucoup, je vous assure) considère que l’honnêteté intellectuelle, cela existe, et que c’est un des beaux attributs de la fonction – même et surtout quand on écrit dans un organe national : là moins qu’ailleurs on ne peut se permettre de batifoler avec la vérité.
Je parle de la vérité des faits, car pour celle des idées il faut une dose solide d’outrecuidance pour prétendre qu’on la détient. Mais visiblement pareil scrupule ne vous étouffe pas. Avec une superbe assurance et dans une confusion extrême vous légiférez ; mieux : vous donnez des leçons. Vous dites la volonté, que vous-même appelez unanime, du peuple algérien comme si ce peuple vous avait par délégation expresse communiqué ses pensées profondes et chargé de les exprimer. Entreprise risquée ou prétention candide ? Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le fond peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple ?
Il n’est naturellement pas possible de traiter en quelques lignes la masse des problèmes auxquels vous avez, vous, la chance d’avoir déjà trouvé les solutions. Je vais donc tenter de ramener à quelque cohérence la confusion des points que vous évoquez.
Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.
Mais, si du moins j’ai bien compris votre propos, vous considérez comme impossible le fait de vouloir le développement de cette culture avec ce qu’en vrac et au hasard de votre plume vous appelez les valeurs arabo-islamiques, l’indépendance culturelle, etc.
Vous êtes naturellement libre d’avoir une pareille opinion. Ce n’est pas la mienne. Je considère personnellement qu’au fond de culture berbère, qui nous est commun à tous, l’islam et les valeurs islamiques sont venues apporter un élément essentiel à la définition de notre identité. Je considère que l’islam des premiers siècles a été un instrument de libération et d’émancipation de l’homme maghrébin. Je pense que par la suite il a été le ciment idéologique de la résistance nationale aux menées espagnoles et portugaises sur nos côtes. Naturellement, entre les différents visages qu’il peut prendre dans la réalité, j’opte quant à moi pour le plus humain, celui qui est le plus progressiste, le plus libérateur, et non pour le visage différent qu’il a pu présenter aux heures sombres de notre histoire.
La contradiction visiblement ne vous gêne pas. “La nation algérienne, écrivez-vous, a trouvé son unité dans sa diversité.” Voilà un sain principe, mais comment le conciliez-vous avec l’article que vous venez de commettre ? Cette diversité que vous êtes fier d’affirmer dans les mots, cela ne vous gêne pas de la refuser aussitôt dans les faits ? Si je comprends bien, vous voulez vous donner en même temps le beau rôle d’un libéralisme de principe avec les avantages de la tyrannie idéologique, en un mot être en même temps progressiste dans les termes et totalitaire dans les faits. Ne vous y trompez pas : ce genre d’agissements n’a pas la vie longue. On peut tromper tout le monde quelque temps, on peut tromper tout le temps quelques hommes, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. C’est un autre que moi qui l’a dit au XIXe siècle et l’adage depuis a toujours été vérifié.
Le véritable problème est donc premièrement dans la conception étrange que vous avez de votre métier. Que vous soyez totalitaire, c’est votre droit, mais vous concevrez aisément que d’autres Algériens préfèrent à la pratique des slogans contradictoires celle de l’analyse honnête. Le véritable problème est deuxièmement dans la vision que vous voulez imposer à la culture algérienne, évoluant entre l’oukase et la déclaration de bonne intention toujours démentie dans les faits.
L’unité algérienne est une donnée de fait. Elle se définit, comme incidemment vous l’avez écrit, dans la diversité, et non point dans l’unicité. A cette unité dans la diversité correspond une culture vivante. La culture algérienne est, dites-vous, “sortie de ses ghettos, de ses inhibitions et de ses interdits”. Votre article est la preuve éclatante qu’hélas elle y est enfoncée jusqu’au cou.
Mais soyez tranquille : elle en a vu d’autres, la culture algérienne, et une fois de plus elle s’en sortira. Elle s’en sortira, car “toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité”. votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas !

June 8, 2011 at 11:39 Leave a comment

Du bon usage de l’ethnologie. Entretien avec Pierre Bourdieu par Mouloud Mammeri

Du bon usage de l’ethnologie.
Entretien avec Pierre Bourdieu,
Par Mouloud Mammeri

Quelques pays du Tiers-Monde récusent l’ethnologie, accusée d’avoir fourni à la colonisation à la fois des cadres et des méthodes d’analyse : il ne peut y avoir de bonne science d’une mauvaise cause. Pierre Bourdieu a pourtant commencé par étudier les sociétés kabyle puis béarnaise avant d’apporter à la réflexion sociologique la contribution que l’on sait. Entre L’Esquisse d’une théorie de la pratique (1970) et L’homo Academicus (1985) il se trouve donc avoir vécu concrètement les données d’un problème qui pouvait au départ paraître purement théorique. Si la science est rupture avec « la familiarité », peut-on être avec efficacité l’analyste de sa propre société ?

Mouloud Mammeri : Peut-être vous rappelez-vous l’entretien que nous avons eu sur la poésie kabyle et que vous avez publié dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales en 1980. C’était sur un sujet précis. En y repensant depuis, il m’a semblé que l’opération soulevait un certain nombre de questions d’ordre plus général. Je ne parle pas des problèmes classiques qui se posent à l’ethnologue, mais je pense à un point plus précis. Il y a maintenant une ethnologie ou anthropologie algérienne et, d’une façon plus circonscrite, kabyle, berbère. Mais, pour quelqu’un qui est issu lui-même de la société kabyle, il est évident que cela pose un problème particulier. Étant donné que c’est sa propre société qu’il étudie, je me demande quel est le degré de validité des conclusions qu’il peut en tirer.

Pierre Bourdieu : Je pourrais répondre de deux façons : d’une part, en me situant sur le plan proprement épistémologique, d’autre part, et c’est ce que je ferai, en me situant d’un point de vue sociologique. Je connais en effet les résistances à l’ethnologie et aux ethnologues, et je suis profondément convaincu qu’il vaut la peine d’essayer de les étudier et de les surmonter. C’est la raison pour laquelle je vais essayer de répondre d’abord par analogie avec ma propre expérience.

J’ai fait une chose au fond assez analogue à ce que vous faîtes, puisque j’ai travaillé sur une société qui, d’ailleurs, ressemble beaucoup à la société kabyle, la société béarnaise. Qu’est-ce qui caractérise en propre la situation dans laquelle on cherche à comprendre une société avec des outils qui ont été forgés par toute une tradition anthropologique à propos de sociétés extrêmement différentes, notamment les sociétés mélanésiennes ou américaines ? Je dois dire d’abord, en toute franchise, qu’il y a un certain nombre de questions que je n’aurais jamais eu l’idée de poser à la société béarnaise, si je n’avais pas fait de l’anthropologie : même pour les problèmes de parenté qui, pourtant, sont extrêmement importants pour les agents eux-mêmes -on ne parle que de ça, pratiquement, dans ces sociétés, à travers les questions de transmission du patrimoine, d’héritage, les problèmes que posent les relations, ou les conflits entre parents, etc., je ne suis pas sûr que j’aurais réinventé tout ce qu’enseigne la tradition des études de parenté et la problématique qu’elle implique. Autrement dit, il y a une culture technique qui est indispensable pour éviter de faire autre chose que de l’enregistrement un peu naïf du donné tel qu’il se donne. L’importation de problématiques étrangères, internationales, donne une distance et une liberté : elle permet de ne pas être collé à la réalité, aux évidences, à l’intuition indigène qui fait qu’à la fois on comprend tout et qu’on ne comprend rien. C’est ce qui fait la différence entre l’ethnologie spontanée des amateurs et l’ethnologie professionnelle.

Par exemple, en ce concerne la Kabylie, il est très frappant de voir que, jusqu’à une date très récente, pour des raisons historiques compliquées, les études kabyles étaient restées à peu près complètement en dehors de tous les courants intellectuels (à quelques exceptions près). Il y a une espèce d’ethnologie spontanée, produite soit par les administrateurs civils, soit par les militaires, qui appliquaient les catégories qu’ils avaient à l’esprit, c’est-à-dire souvent des catégories juridiques (dans le cas de Hanoteau et Le tourneux, c’est évident). Ces catégories étant très inadéquates, très souvent ils ne voyaient rien ou, plus exactement, ils ne voyaient pas vraiment ce qu’ils voyaient, parce que, selon l’image de Heidegger, ils ne voyaient pas les lunettes qui étaient au bout de leur nez et qui leur permettaient de voir ce qu’ils voyaient, et cela seulement.

Dans le cas de la Kabylie, comme en Béarn, il y a eu aussi une espèce de littérature spontanée, produite souvent par des instituteurs issus du pays même : par exemple, un certain Tucat, un instituteur, avait fait une petite monographie de son village béarnais et, pendant des années, c’était tout ce qu’il y avait sur le Béarn ; les rares ethnologues qui connaissaient les problèmes d’ethnologie européenne (et il y en avait de très bons, comme Marcel Maget, avant la renaissance des années soixante) parlaient du besiat (l’ensemble des voisins, lous besis) comme d’une structure typique de la société béarnaise.

Il y a eu beaucoup de littérature de ce type en Kabylie, qui n’était pas la plus mauvaise d’ailleurs et qui fournissait au moins de bonnes descriptions. Mais la familiarité fait qu’il y a des questions qu’on n’a même pas l’idée de poser, tant c’est évident. Par exemple, à un moment donné, étant donné le rôle du forgeron dans le système des pratiques et des représentations rituelles en Kabylie (j’avais à l’esprit la question de la différence entre la structure spatiale d’une forge et celle d’une maison), je cherchais une bonne description d’une forge d’autrefois. J’en ai trouvé en tout et pour tout une, chez Boulifa, parce que les gens ne s’intéressaient pas à ça, faute de problématique. Et je suis à peu près sûr que, si Boulifa donne une description de la forge dans son manuel de langue kabyle à l’intention des instituteurs de la Bouzaréa, c’est qu’il avait en tête les manuels d’école primaire français, où il y avait toujours une forge et un forgeron…

M. M. — Je le crois aussi. Je me demande simplement s’il ne faut pas rendre justice à quelques-uns de ces ethnologues spontanés. Je crois qu’aucun d’eux (sauf peut-être un, Masqueray, celui de « La Formation des Cités », plus naturellement que celui des « Souvenirs et visins d’Afrique »)…
P. B. — Masqueray était très savant, mais d’une science évidemment très datée.
M. M. — Je crois qu’aucun d’eux n’a eu réellement le projet d’expliquer la société kabyle. Ils voulaient, je crois, surtout la faire connaître et, pour ce qui est de la documentation, je dois dire que je trouve personnellement très fournie et souvent très exacte celle d’Hanoteau et de Boulifa. Sur un point précis par exemple : celui de la poésie, ils ont sauvé des productions, sur lesquelles justement peut maintenant s’exercer une réflexion plus critique ou plus savante. Un autre exemple est celui des Pères Blancs…

P. B. — Ce qui fait l’intérêt de la plupart des travaux des Pères Blancs, c’est, paradoxalement, qu’ils n’avaient pas de problématique proprement ethnologique ou sociologique. Je dis ça, évidemment, en poussant un peu le paradoxe et il m’est arrivé souvent, en lisant leurs transcriptions, de regretter qu’ils n’aient pas eu le minimum de culture ethnologique qui leur aurait permis de pousser un peu l’interrogation ou la description (par exemple sur la maison ou sur tel rituel), au lieu de se contenter d’enregistrer ce qui leur était dit. Cela dit, dans la mesure où ils voulaient avant tout recueillir du discours et le transcrire aussi exhaustivement que possible, ils ramassaient tout, sans distinction, sans trop s’interroger sur la pertinence ethnologique, et du coup, ils livrent un trésor de ressources inexploitées, où tous les ethnologues professionnels, moi le premier, ont beaucoup puisé.

Voilà pourquoi je crois que l’accès à une problématique théorique internationale est important. Je pense -je me permets de le dire parce que je le crois profondément- je pense que vous avez eu un rôle très important dans l’Algérie indépendante, en continuant à créer une tradition nationale d’ethnologie scientifique, mettant en œuvre des méthodes et des concepts éprouvés. C’est très important pour des raisons à la fois scientifiques et politiques : l’attitude qui consiste à s’autoriser de la familiarité de l’indigène ou de la dénonciation du colonialisme pour répudier toute la tradition scientifique a des effets tout à fait catastrophiques. Pour ma part, si j’ai compris quelque chose à la société béarnaise, c’est que, quand j’ai commencé à l’étudier, j’avais en tête des problèmes très généraux, comme la question des rapports entre les structures de parenté et les bases économiques, et aussi toutes mes histoires kabyles : je voulais voir par exemple si les stratégies matrimoniales variaient en fonction du mode successoral, avec d’un côté le droit d’aînesse et de l’autre le partage à parts égales avec indivision.
M. M. — En Béarn, vous avez la tradition du droit d’aînesse…

P. B. — Oui. Parce que j’avais la comparaison en tête, j’ai pu voir des choses que je n’aurais pas vues si j’étais resté dans le rapport de familiarité indigène. Mais ce rapport de familiarité me permettait aussi de voir des choses que je ne voyais pas quand je n’étais pas dans mon univers.
M. M. — Je me demande quelquefois si, pour un ethnologue qui étudie sa propre société, ce rapport de familiarité n’a pas été depuis longtemps ébranlé. Dans la grande majorité des cas, il a dû quitter très tôt la société dont il est et se faire au monde nouveau dans lequel il entre, c’est-à-dire le monde occidental, en général par l’intermédiaire de l’école. C’est très tôt qu’il apprend à ses dépens que les choses qui lui paraissaient les plus familières justement ne l’étaient pas. Il est curieux de constater que, dans un domaine tout autre, celui de la fiction, ce phénomène de la rupture d’une familiarité traditionnelle a donné lieu, tant en anglais qu’en français, à toute une production littéraire, romanesque, théâtrale, etc., naturellement toujours dans une langue occidentale.

P. B. — Dans le fait d’être natif, à condition de savoir tout ce que cela implique, c’est à dire tout ce que cela cache (et ça cache beaucoup : tout ce qui est évident), il y a des avantages extraordinaires. Par exemple, une des choses les plus difficiles, pour un ethnologue, est de savoir ce qui est important ou pas important, ce qui est sérieux ou pas sérieux, la juste pondération des choses.

M. M. — Je crois que c’est très difficile, pour des raisons concrète : de langue, d’habitudes culturelles, etc.

P. B. — Je crois que souvent il ne se pose même pas la question. Quand je travaillais sur la Kabylie, je me disais toujours : c’était un vieux paysan béarnais qui me disait ça, qu’est-ce que cela voudrait dire ?. Je n’avais pas de peine à imaginer ce que penserait un paysan béarnais d’un ethnologue un peu naïf, plein de cette bonne volonté dérisoire qui le définit professionnellement : C’est un type de la ville, il est gentil, il a une bonne tête, il m’écoute, il est poli… En plus, il est Français… En situation coloniale, on respecte cette espèce de respect… Ceci dit, on a un rapport un peu protecteur : on lui explique gentiment les valeurs officielles du groupe, l’honneur, tout ça… On ne va pas aller lui raconter les petites histoires qui sont pourtant l’essentiel. (J’ai redécouvert tout ça quand je me suis mis à travailler sur le monde universitaire et intellectuel : le plus important ne se livre que dans les petites affaires particulières, qui frôlent le ragot…). Autrement dit, en toute bonne foi, on lui raconte un peu des histoires.
M. M. — Peut-être que le fait justement d’être ethnologue, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas directement concerné et qui de toute façon vient de l’extérieur, crée une sorte de rapport particulier entre lui et ceux qu’il appelle ses informateurs. Il met en quelque sorte l’informateur en condition, dans la de quelqu’un qui « répond à » , et il me semble que le discours qu’il tient à un enquêteur étranger, qu’il sent bien sûr étranger et sympathique, n’est pas celui qu’il tiendrait à un autre paysan kabyle ou béarnais, parce que peut-être il ne met pas l’accent sur les mêmes choses. Ça fausse sans doute beaucoup la communication.
P. B. — Absolument! Ne serait-ce que parce que l’autre lui dirait : « Écoute, ça, me raconte pas d’histoires ». .

M. M. — Le paradoxe, au moins apparent, est que, lors même qu’il « joue » ainsi à l’informateur, il est de bonne foi, etc.

P. B. — Oui, et c’est en partie par respect…

M. M. — Il systématise, je crois, quelque chose qui n’est pas systématique dans la réalité, parce qu’il se dit : « il faut que je lui dise des choses qui se tiennent, qui soient cohérentes, etc »: Souvent aussi, plus ou moins consciemment, il plaide : à l’étranger il faut toujours faire face, fût-ce, comme ici, dans une espèce de complicité pacifique.

P. B. — Exactement! Ceci dit, cela peut se produire aussi avec un indigène bourgeois de la ville : ça marche aussi très bien… J’ai souvent vu en Algérie des garçons ou des filles un petit peu culpabilisés à l’égard du peuple, surtout en période révolutionnaire, qui avaient besoin de ces histoires, et qui, du coup, les acceptaient comme argent comptant. Je pense qu’il y a une espèce d’échange, une tromperie à deux, dans laquelle personne ne cherche à tromper. La personne interrogée se fait ethnologue, elle se situe à un niveau où elle dit « l’honneur , je vais vous dire ce que c’est… ». Elle va chercher les dictons, les proverbes, les définitions, l’histoire traditionnelle de celui qui avait dit à sa femme : « si je suis déshonoré, etc. ». Bref, la situation d’enquête elle-même suscite tout un fatras de discours convenus, qui n’ont rien à voir avec ce qu’on obtient dès qu’on dit : Mais voyons, racontez-moi l’histoire du mariage d’un tel qui a fait scandale Une vraie histoire, quoi ! ». : . Il y a chez les paysans béarnais une tradition de discours sentencieux, renforcée par les « rédactions » d’école primaire, qui enchante les philosophes (heideggeriens) campagnards. Cette sorte de discours officiel, destiné aux échanges officiels, n’est pas faux. Il est ce qu’il faut dire dans les situations de représentation ; il fait partie des stratégies de présentation de soi.

C’est vrai dans tous les milieux. Mais le propre de la posture populiste, dont l’effusion ethnologique est un aspect, est qu’elle porte à se contenter de ce discours d’apparat. Qu’est-ce qu’un informateur sinon ce personnage très respectable vers qui on vous renvoie? On vous renvoie toujours vers des vieilles personnes très dignes, qui « connaissent bien », qui sont considérées comme des sages, qui parlent en hochant la tête, sérieusement, qui veulent faire bonne figure, pour elles-mêmes et pour tout le groupe, dont ils sont un peu les porte-parole. Tout change lorsqu’on casse ce discours officiel en se référant à des cas concrets, ou en faisant sentir qu’on connaît les petites histoires. Ce qui est une façon de ramener à la manière ordinaire, non officielle, de parler des choses de la vie. C’est-à-dire avec des noms propres, des choses précises, et non de grandes déclarations vagues sur l’honneur ou le déshonneur en général. Alors ce n’est plus du tout pareil.
M. M. — Concernant la société kabyle, ce que l’on pourrait dire là-dessus c’est que, je crois, les deux discours sont également vrais, mais ne fonctionnent pas en quelque sorte au même niveau de vérité. La réalité toute simple est celle du discours ordinaire naturellement, mais, dans certaines circonstances, l’homme le plus ordinaire justement se sait et se sent tenu par le discours apprêté, officiel, etc. Il est piégé si l’on peut dire. . Cela débouche en général sur la tragédie (c’est rare, mais ça existe) et peut-être que la plus grande occurrence de l’un ou de l’autre des deux cas de figure dépend, indépendamment du tempérament individuel (donnée évidemment impossible à prendre en compte), de paramètres que l’on peut dégager par l’analyse.

Je crois que le statut social, l’endroit où on est situé dans la hiérarchie, est un des plus importants : plus on a une situation de prestige (les grandes familles) et plus on est tenu. Aussi l’époque : avant la colonisation le code du « nif » était impératif, c’est-à-dire que la réalité n’était pas très éloignée du discours. Pendant la période coloniale, l’exil des hommes, l’existence des tribunaux, le simple contact avec une société dont les tables sont différentes, font que cette fois le décalage grandit entre les pétitions de principe conventionnelles et les conduites réelles. La guerre de libération et l’indépendance ont élargi le gap : le discours « apprêté » devient plus rare, il apparaît de plus en plus comme anachronique ; il continue d’être tenu, il est vrai, mais je crois que c’est parce que la langue n’a pas encore élaboré de formes de discours qui puissent lui être substituées. Il est en train de s’en constituer autour de valeurs comme la revendication d’identité, mais qui mettra naturellement un certain temps pour être mis au point et pouvoir ainsi remplacer l’autre, l’amodier ou coexister avec lui : la tribu perd les mots souvent longtemps après qu’elle a perdu la chose.

Ceci pour dire que le discours de l’informateur le mieux averti a toujours besoin d’être décodé, parce que j’imagine qu’il en va de même pour un paysan béarnais, porte-parole en quelque sorte autorisé, investi, par sa position et par les autres, du rôle de les dire, on pourrait presque ajouter: de les dire au mieux, quand il donne du besiat la version « habillée ».
P. B. — Oui, vous avez tout à fait raison : les deux modes de discours font également partie de la réalité. Et il serait absurde de privilégier le discours ordinaire, que l’on peut tenir entre soi, comme plus vrai, plus authentique, par rapport au discours formel, en forme, des situations extraordinaires, parmi lesquelles la relation d’enquête comme rapport avec un étranger. Les deux sont vrais. Mais l’ethnologue, s’il ne se méfie pas, a toutes les chances de n’en connaître qu’un seul. C’est pourquoi il faut faire tout un travail, qui suppose beaucoup d’information préalable, pour sortir du prêchi-prêcha sur l’anaya (l’honneur) ou le nif. On voit alors surgir les difficultés, les conflits, et aussi des choses qui peuvent être d’une brutalité alors extraordinaire. Un vieil informateur, à qui j’avais demandé de me raconter un cas dramatique, dont j’avais entendu parler, de conflit familial à propos du mariage de l’aîné, me disait que le père avait dit à son fils, qui voulait « déroger » en épousant une fille pauvre : « mais qu’est-ce qu’elle va apporter ? – Son sexe ! « . il ne m’aurait jamais raconté ça, si je ne l’avais pas placé sur le terrain des réalités quotidiennes. Je crois qu’il y a une place pour une ethnologie extraordinaire, qui serait faite par des gens capables d’aller au-delà des généralités normatives et de mener l’enquête en situation naturelle, dans des rapports normaux, sans même avoir à interroger.

M. M. — Dans le cas du rapporteur autochtone, pour aller dans le sens de ce que vous dîtes, il y a encore un obstacle supplémentaire : c’est que, quand les autres s’aperçoivent que le gars est en train de faire quelque chose comme une étude là-dessus, ils ont tendance à…
P. B. — À le chambrer…
M. M. — Ils ont tendance à le chambrer, tout en sachant qu’il est du bled, qu’il connaît très bien les choses dont on lui parle. Dans ce cas précis, on considère qu’il a changé de rôle et on lui raconte l’histoire telle qu’il faut la lui raconter.

P. B. — Une espèce de version officielle…

M. M. — C’est ça. J’ai des exemples précis de la même histoire, que l’on m’avait racontée, sachant qui j’étais, etc., et puis tout à fait par hasard dans un autobus la même histoire racontée à moi, mais par quelqu’un qui ne savait pas… Il y avait un monde entre les deux!
P. B. — Et c’était quoi, cette histoire?

M. M. — Une affaire d’adultère, quelque chose de très tragique en Kabylie, en tout cas selon l’ancien code. La première version était impeccable, conforme aux vieilles lois : il faut sévir, l’honneur exige…, etc. Mais, quand un homme, qui était directement mêlé à ça (il n’était pas dedans, mais quand même, il était très proche), m’a raconté ça, sans savoir, parce que c’est venu dans la conversation, il est apparu qu’il y avait des tas d’ accommodements, de compromis, etc… le code de l’honneur, c’est très joli, mais on y laisse la peau, il faut peut-être prendre quelques précautions. C’est tout un jeu…

P. B. — Je pense que l’ethnologue ne peut échapper tant soit peu à la naïveté que s’il a en tête que la réalité est infiniment plus compliquée, et si, ayant cela en tête, il est capable d’obtenir et de maîtriser l’information utile. Ce qui n’est pas facile parce que, pour suivre des histoires aussi compliquées que les histoires de parenté kabyle ou béarnaise, c’est un sacré boulot : les informations pertinentes sont dans des allusions, des finesses, qu’on a du mal à comprendre dans son propre pays… C’est ce qui me fait penser qu’une ethnologie qui, forte de toute une tradition théorique, aurait en plus cette espèce de sens des finesses, des subtilités, des compromis, représenterait une révolution et ferait apparaître que la différence que l’on fait entre ethnologie et sociologie n’existe pas. Je pense que la différence tient essentiellement au fait que le rapport à l’objet est différent.
M. M. — C’est un peu ce que montre votre propre travail, votre propre itinéraire. En particulier, le fait que vous avez concrètement vécu ce problème des rapports entre sociologie et ethnologie, qui peut à première vue paraître sujet de débats purement académiques, vous a certainement aidé dans les solutions que vous y avez apportées.
P. B. — Oui. Je le crois. J’ai évoqué tout à l’heure les discours sur la notion de besiat, ensemble des besis, des voisins. On parlait de ça comme s’il s’agissait d’une unité sociale bien délimitée. Moi, je n’avais jamais entendu parler de pareille chose. Lous besis, ce sont les voisins. Il y a quelques circonstances dans lesquelles c’est un peu formalisé, parce qu’il y a des problèmes de protocole : en particulier, à l’occasion des enterrements. C’est assez formalisé pour éviter les conflits. (En Kabylie, c’est pareil, on formalise pour qu’il n’ y ait pas de conflits, quand il y a des risques, pour les grands mariages extérieurs par exemple). On dit : « le premier voisin, c’est celui qui est en face, le deuxième celui qui est à droite, le troisième celui qui est à gauche » ; quelque chose comme ça. Cela dit, ça existe sur le papier. D’abord, on est souvent brouillé avec les voisins, ensuite il y a les voisins de maison et les voisins de terre (ce n’est pas du tout la même chose). Et puis, il y a toute une casuistique. A certaines occasions, on peut inviter tel voisin ou tel autre à une autre occasion.

À propos de la Kabylie, je me demandais aussi comment s’organise le village ; on me donnait des découpages différents, portant des noms différents : à un endroit adrum, à un autre, taxerrubt, tantôt adrum englobe taxerrubt, tantôt c’est l’inverse. Devant ces incohérences je pensais : « j’ai dû mal noter ». je voulais arriver à un schéma propre, « au carré », avec des unités emboîtées, parfait, depuis la « maison » jusqu’à la « tribu », comme avait fait le général Hanoteau. Il y a eu un article dans l’Homme, de Jeanne Favret… Impeccable! Du Hanoteau ravalé! Et moi, j’avais toujours à l’esprit lou besiat et je me disais : « Ils se font avoir, ils réifient des unités occasionnelles, çà existe, mais pas comme on croit ». Çà rejoint ce que vous disiez à l’instant : tout peut se négocier, tout peut se discuter. Une histoire de mariage, on peut la raconter de trente six façons, selon la personne à qui on la raconte. C’est ce qu’on a essayé de montrer avec Sayad à propos des mariages : le mariage avec la cousine parallèle est souvent une catastrophe, parce que la fille est mal fichue ou difforme, c’est qu’il faut à tout prix que quelqu’un se dévoue, mais on le présente comme formidable, parce que conforme aux règles. Autrement dit il y a tout un travail, un travail proprement politique. C’est vraiment là ce que j’ai appris en Kabylie : les hommes, je crois que c’est universel, manipulent la réalité sociale. Cette réalité, elle existe en grande partie dans le discours.

M. M. — Je crois qu’on peut arriver à supprimer l’inconvénient, à partir du moment où l’on s’avise (et donc qu’on admet) qu’il y a, dans toutes ces appellations de groupes, une espèce d’inflation nominaliste. Donner un nom, ça simplifie en même temps que ça rassure. Le tout est de savoir à quoi chacune de ces appellations correspond exactement. Personnellement, j’ai l’impression… je ne sais pas comment dire… qu’elles existent toutes, mais en quelque sorte virtuellement, ou plutôt certaines presque toujours et réellement… je ne sais pas, par exemple, axxam, taddart, laârc (la famille, le village, la tribu)… mais pas mal d’autres, plutôt dans les limbes, elles sont comme en attente d’exister, en attente de quoi ?… Justement de l’occasion dans laquelle elles vont avoir un sens et éventuellement fonctionner : adrum, taxerrubt, ssef, taqbilt, sont un peu de ces notions-là. Même leur sens est imprécis, labile, et je m’aperçois juste à ce moment que, si je devais traduire et dire exactement ce qui sépare un adrum d’une taxerrubt, je serais bien ennuyé, et puis un Kabyle peut vivre toute une vie sans que jamais ces entités interviennent dans son existence, et si l’occasion invite -ou oblige- à les réactiver, le sentiment qu’on en a est tellement flou (à cause de la non-utilisation) qu’on ne sait plus très bien et qu’on appelle adrum ce qui à côté se dit taxerrubt.
P. B. — Tout à fait, les groupes existent d’abord dans le discours. Dès qu’on dit les « kabyles », ça existe un peu. Et, là-dessus, on peut manipuler. Si je change la manière de nommer les choses, je change un peu les choses. En racontant autrement, je raconte autre chose. Par là, on rejoint la conversation que nous avons eue autrefois, quand nous avons parlé de ces poètes qui étaient au fond des professionnels de la manipulation du monde social.

M. M. — Absolument!…des professionnels de la manipulation du verbe et, par là, de la société. Dans le même ordre d’idées, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble difficile d’échapper à cette tentation presque toujours inconsciente de la manipulation. Je me demande si je peux citer l’exemple actuel de quelques intellectuels kabyles qui, en quelque sorte, essaient de récupérer la société kabyle, une société comment dirais-je… idéale? mythique?… On ne sait plus très bien, eux-mêmes je crois… je sais tous les problèmes, certainement très complexes, que pose cette simple question. Car on peut toujours dire : ce tableau de la société kabyle, béarnaise ou grecque des temps homériques, est plus idéal que réel, mais qui définit la réalité ? Il demeure évidemment que dans la pratique, pour des raisons concrètes évidentes (politiques, sociales, culturelles), un intellectuel kabyle actuel est trop sollicité dans le sens d’une recréation idéale de sa propre société, en particulier en réaction à l’image dévalorisante que tentent d’en donner ceux qui la nient.

P. B. — Je pense que l’ethnologie, quand elle est bien faite, est un instrument de connaissance de soi très important, une sorte de psychanalyse sociale permettant de ressaisir l’inconscient culturel, que tous les gens qui sont nés dans une certaine société ont dans la tête : des structures mentales, des représentations, qui sont le principe de phantasmes, de phobies, de peurs. Et il faut englober dans cet inconscient culturel toutes les traces de la colonisation, l’effet des humiliations… Dire que l’ethnologie est une science coloniale, donc bonne à jeter, est d’une grande stupidité. Quand je suis revenu à Alger et que j’ai vu ce que vous faisiez, j’ai pensé : « Quel miracle que l’Algérie échappe à cette espèce d’abréaction stupide ! »

M. M. — C’était très insulaire et plus toléré que réellement admis ou, à plus forte raison, assumé. Les idéologues officieux, doublant à l’occasion le discours officiel, condamnaient sans entendre. Au 24e Congrès International de Sociologie, qui s’est tenu à Alger en Mars 1974, le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique d’alors a fait une charge en règle contre l’ethnologie, sur le modèle d’une opposition manichéenne : sociologie = sociétés développées ; ethnologie = sociétés coloniales, donc à rejeter a priori. Maintenant on peut dire aussi que cette attitude est curieusement celle du paysan kabyle ou béarnais dont nous parlions tout à l’heure. Parce que je dois dire que, malgré cette déclaration de principe, malgré ce discours du porte-parole agréé, le ministre n’a jamais mis aucune entrave aux recherches qui se faisaient en ethnologie. Par exemple, nous avons pu effectivement consacrer toute une réflexion justement au problème que vous évoquez en ce moment.

P. B. — Oui. Pour revenir à notre question, je pense que ce qui est en jeu, c’est la capacité d’affronter la réalité, de regarder en face la vérité. Que peut bien représenter pour ces jeunes la kabylité originaire? Une espèce de phantasme du retour à l’origine, de la démocratie originaire ?

M. M. — Tout ça est à la fois vrai et faux, à mon sens ; je ne sais pas ce que vous en pensez…

P. B. — Oui, là encore, l’analogie entre le Béarn et la Kabylie peut servir. En Béarn, il y avait, en chacune des petites vallées, de véritables petites républiques autonomes, qui avaient leurs coutumes propres, etc… Il y avait des coutumiers, l’équivalent du qanoun kabyle. Il y a beaucoup d’autres analogies : les mêmes valeurs masculines, les mêmes valeurs d’honneur, des assemblées très démocratiques, où les décisions sont prises à l’unanimité, etc. Mais en même temps, ces sociétés étaient d’une dureté et d’une violence extraordinaires : il fallait être coriace pour y vivre et y survivre à chaque instant. Sur une parole on jouait sa vie… une parole malheureuse. Les sociétés précapitalistes on veut que ce soit ou bien le paradis perdu, ou bien la barbarie primitive. En fait, c’est très compliqué : ce sont des sociétés qui ont un charme inouï, qui produisent des types d’hommes assez extraordinaires et, par beaucoup de côtés, plus nobles et plus sympathiques que nos contemporains. En même temps, ce sont des sociétés très dures à vivre, qui comportent des formes d’exploitation extrêmement dures et aussi d’extraordinaires violences physiques et symboliques. C’est pourquoi cette sorte d’exaltation populiste du passé est à la fois très compréhensible et très dangereuse.

M. M. — Mais est-ce que vous n’avez pas l’impression que c’est compliqué encore par le fait que ces sociétés, la béarnaise ou la kabyle, sont -en tout cas, en Algérie, c’est très clair, pour la société kabyle- en état de crise totale ? Alors vraiment toutes ces choses qu’on avait tendance à systématiser, structurer, partent ou sont parties. Donc l’étude en devient plus difficile.

P. B. — Vous avez raison de me corriger… Cet état originaire, sans doute un peu mythique, est totalement aboli et vouloir le faire revivre maintenant est un peu mystificateur. Par exemple, une des bases de cette société, c’était l’indivision ; l’indivision entre les frères était, je crois, le fondement de tout le système. Or les ruptures d’indivision ont commencé dans l’entre-deux-guerres. Il y avait même toutes sortes de stratégies pour les masquer. Cette société était atteinte depuis très longtemps dans ses fondements mêmes, parce que, sans l’indivision, il devient très difficile de faire fonctionner le rapport entre les frères, entre les épouses, l’unité de la maison, l’autorité du chef de famille, l’honneur et tout le reste. Ensuite, la guerre, notamment avec les regroupements, toutes les violences, a achevé de bouleverser les structures sociales et les structures mentales. Autrement dit, il est tout à fait naïf ou dangereux d’espérer restaurer l’ordre social ancien, alors que les conditions de son fonctionnement n’existent plus du tout.
M. M. — Est-ce qu’il ne se pose pas, à votre avis, un problème de validité des résultats? Il était certainement beaucoup plus facile de dégager de l’ancien système un certain nombre de conclusions rigoureuses ; il y avait une cohérence dans cette société-là. Maintenant, dans cet état de transition, la société kabyle ou béarnaise n’est pas tout à fait, ou même pas du tout, la société moderne. Et elle n’est plus ce qu’elle était.
P. B. — Je pense qu’un certain nombre de choses importantes doivent continuer à fonctionner selon les anciennes traditions. Par exemple, en ce qui concerne les échanges matrimoniaux, cela a du énormément changer (j’aimerais beaucoup voir actuellement comment cela se passe). Mais je pense que c’est un domaine où, au moins au niveau du discours, au moins pour justifier ou décrire, on doit encore se servir de la vieille terminologie et de toutes les représentations associées. De même les structures mythico-rituelles, les oppositions entre le sec et l’humide, le masculin et le féminin, ne fonctionnent plus comme au temps où l’on pratiquait encore les grands rites collectifs. Ceci dit, elles existent encore dans les têtes, dans le langage, à travers les dictons… Comme Sayad l’a montré, par exemple, à propos de « el ghorba », les émigrés eux-mêmes, pour penser leur situation tout à fait nouvelle, recourent à toutes les ressources de la pensée traditionnelle, comme l’opposition de l’Est et de l’Ouest. Je pense qu’il faut connaître cette logique, tout en sachant qu’elle ne fonctionne plus du tout comme autrefois, et qu’on a une espèce de structure ambiguë, entre la logique de la division en classes et les anciennes solidarités. Il faudrait étudier les rapports entre structures familiales et structures sociales… Comment les unités familiales, déchirées par des inégalités, arrivent à survivre. Ce serait passionnant d’étudier un grand mariage kabyle aujourd’hui, avec le rassemblement des émigrés et des gens qui sont restés, des branches enrichies et des branches restées au village, etc.

Tout cela est sans doute très loin de la société berbère telle que la rêvent certains… Cela dit, il est compréhensible que ces gens s’inventent une société berbère telle qu’ils la voudraient, en fonction de leurs besoins présents.
M. M. — Je pense aussi. Il y a une espèce de projection des aspirations du présent sur la réalité du passé. Les Berbères sont marginalisés, minorisés, non reconnus, non légitimes. Ils ont tendance à donner à l’ancienne société berbère tous ces attributs dont on voit bien qu’ils manquent actuellement. Ici je ne sais pas si je peux ajouter que cette vision n’est pas forcément plus fausse que les autres. Je sais tous les arguments qu’on peut m’opposer. J’ai tendance à croire qu’il y a un regard anthropologique qui désenchante le monde en le décapant, mais si le monde enchanté est une amplification, le monde décapé est une restriction. Ce sont deux formes de travestissements peut-être aussi révélatrices l’une que l’autre. La Kabylie enchantée, c’est encore la Kabylie, parce que je pense qu’on ne peut construire absolument sur du vent. Il faut un prétexte, peut-être un texte tout court. Il est probable qu’à un sociologue comme vous cette opinion paraîtra tout à fait non pertinente. Je voulais seulement vous la soumettre pour avoir votre opinion là-dessus.
P. B. — Oui. Les Sciences sociales rencontrent des problèmes très difficiles, surtout lorsqu’elles s’appliquent à des sociétés en difficulté d’exister… Comme les Canaques aujourd’hui, les Berbères, etc. Ceux qui sont placés dans ces situations critiques, où leur identité collective est en crise et, notamment bien sûr, les intellectuels de ces groupes, sont portés à des projections plus ou moins fantasmatiques. La société berbère, telle que la rêvent ses intellectuels, fait penser à ce que Feuerbach a dit à propos de Dieu : de même qu’on donne à Dieu tout ce qui nous manque -nous sommes finis, il est infini, nous sommes imparfaits, il est parfait -, de même on donne à la société berbère ancienne tout ce que n’a pas la société berbère aujourd’hui, tout ce qui lui manque. Et dans cette reconstruction fantasmatique, l’ethnologie même la meilleure peut être utilisée comme instrument idéologique d’idéalisation. C’est une forme de millénarisme… qui se comprend très bien, mais qui n’en est pas moins très dangereuse, parce qu’elle conduit à des problèmes comme celui de l’unité des Berbères.

Je disais tout à l’heure que les Kabyles m’avaient appris que le monde social est, pour une grande part, ce qu’on veut qu’il soit. J’ai intitulé un chapitre du Sens Pratique (je crois que c’est le chapitre sur le mariage) « le monde social comme représentation et comme volonté », d’après le titre d’un livre célèbre de Schopenhauer. C’est la limite pure du nominalisme idéaliste. Dire que le monde, c’est ma représentation et ma volonté, quand il s’agit du monde social, ce n’est pas complètement fou, parce qu’il y a une élasticité du monde social, du fait que le monde social existe en partie par la représentation que s’en font les gens qui y vivent, et que les Berbères, ou autrefois le clan des Aït Abdeslam ou la tribu des Aït Menguellat, ou n’importe quoi, si les gens croient que ça existe, ça existe déjà un peu. Par conséquent, le fait de développer des représentations, même un peu délirantes et comportant une part de millénarisme mythique, peut avoir une vertu politique.

Ce qui fait que le sociologue est un peu coincé, comme disait Marx, entre l’utopisme et le sociologisme. Il peut dire : « les Berbères, çà n’existe pas. Les Mozabites, les Kabyles, les Chaouias, les Touaregs, çà n’à rien à voir ». Ce sont des structures sociales différentes, des structures de parenté tout à fait différentes, sans parler des bases économiques ou des traditions religieuses. Bien sûr, ils ont une langue en commun et encore ! etc… Çà, c’est du sociologisme et le sociologisme a très souvent été utilisé par la puissance coloniale, qui divise pour régner. Cela dit, le fait que des gens disent que « les Berbères sont sont des Berbères » ou « Berbères de tous les pays unissez-vous ! » est un fait social : en disant cela, ils peuvent le faire advenir. Mais ils ont d’autant plus de chances de le faire arriver que ce qu’ils disent est plus fondé dans la réalité, que leur utopisme a des bases sociologiques, que les Berbères ou la Bérbérie rêvés ont des fondements dans la réalité, un nom, une langue, la croyance dans l’unité d’origine, etc… Le problème est le même pour les classes sociales : la classe est aussi représentation et volonté, mais qui n’a de chances de devenir groupe réel que si la représentation et la volonté ne sont pas complètement folles et ont une base objective dans la réalité.
M. M. — Je pense que, si on devait citer un seul exemple, le meilleur est celui de la démocratie. On dit : la société kabyle, ou la société berbère d’une façon générale, était démocratique. Je crois que c’est vrai, mais on fait en même temps comme si cette démocratie était un attribut inséparable et obligé de ces sociétés, ou, ce qui revient au même, le résultat d’un choix accompli comme cela, dans l’empyrée, sans contraintes ni déterminations. Mais, pour ce qui est de la Kabylie tout au moins, le pouvoir turc y était pratiquement inexistant, comme d’ailleurs toute autre forme d’Etat. Ce qui veut dire que, si on tient vraiment à sauver la démocratie comme attribut essentiel de la société kabyle ou berbère d’une façon générale, il faut aussi vouloir les conditions sans lesquelles elle n’est plus qu’une vue de l’esprit ou, dans le meilleur des cas, une utopie mobilisatrice.

P. B. — En tout cas, le fait que des gens croient qu’un groupe existe, luttent pour qu’il existe, contribue à le faire exister. Je pourrais encore une fois parler par analogie, en évoquant le cas de l’Occitanie. L’Occitanie, ça n’a pas beaucoup de fondement dans la réalité. Les Occitanistes, pour lutter contre la domination de la langue française, créent une langue artificielle, que les gens ne comprennent plus.
M. M. — Les gens, c’est tous ou simplement quelques uns ?

P. B. — Les Occitans « ordinaires » ne comprennent pas leurs propres langues (le béarnais, le landais, le bigourdan, etc.) lorsqu’ils la lisent dans les transcriptions unifiées des érudits locaux. Vous imaginez les transcriptions berbères des Pères Blancs?… Qui pourrait les lire en Kabylie? On refabrique une langue savante. Le véritable fondement de l’unité de l’Occitanie, c’est le fait qu’il s’agit d’une région dominée, regroupant des gens qui sont stigmatisés, parce qu’ils n’ont pas le bon accent. C’est déjà une base réelle d’unification.

M. M. — C’est une définition négative.

P. B. — Oui. Il y a sans doute en plus quelques traditions culturelles spécifiques. Cela dit, si les gens se mettent à croire, s’ils commencent à mettre « oc » sur leur voiture, etc., il n’est pas impossible qu’il y ait un jour un État occitan… C’est ça l’élasticité du social.
M. M. — Ce que vous dites me rappelle notre entretien dans Actes. Vous vous rappelez peut-être qu’à un moment, nous y avons parlé de tamusni, la sagesse kabyle. Pour moi, la tamusni existait, parce que j’ai moi-même vécu dans cette atmosphère-là quand j’étais jeune. Quelques Kabyles, qui ont lu l’article, sont venus me dire: « Tamusni, on sait ce que c’est mais toutes ces choses que tu as mises autour ? … Pour moi toutes ces choses existaient. Mais, devant ces réactions, j’ai été amené à me demander si je n’avais pas donné de tamusni une image fidèle sans doute, mais peut-être un peu…

P. B. — Un peu exaltée?
M. M. — Un peu exaltée… peut-être en fonction de mes attentes, je n’en sais rien. Pourtant je continue de croire qu’elle est vraie quant au fond. Parce qu’il s’est passé par la suite une chose assez étonnante. Les mêmes, qui m’avaient reproché d’avoir parlé de tamusni de cette façon-là, sont venus me trouver quelques temps après pour me dire : « tu n’as pas tout dit : tu as oublié ceci, tu as oublié cela… » C’est-à-dire que les choses dont j’avais parlé étaient telles à peu près que je les avais dites, mais qu’ils n’y avaient peut-être pas suffisamment pensé. Il fallait que quelqu’un les dise pour qu’ils finissent par en prendre conscience.

P. B. — Les questions de mots ont en ces matières une importance décisive. Ce n’est pas à un Kabyle que je vais apprendre qu’il y a des groupes qui n’existent que par le mot qui les désigne. C’est le cas, dans la tradition occidentale, des familles nobles. Comme le nom se transmet par les hommes, une lignée peut disparaître lorsque le dernier homme meurt sans descendant. C’est la même chose en Kabylie. Ce n’est donc pas par hasard que, dans les luttes pour l’indépendance, c’est-à-dire pour la « reconnaissance », les mots ont une telle importance… A propos des Canaques, ça se joue sur l’orthographe: il y a une lutte pour savoir si on écrit ou « Canaque » ou « Kanak » ; Kanak c’est nationaliste, Canaque, c’est colonial.
M. M. — Ca me rappelle un cas un peu semblable en Algérie. Le discours officiel, jusque très récemment, refusait jusqu’au simple usage du mot berbère. La presse, les discours officiels, les médias s’ingéniaient à inventer : maghrébin, traditionnel, originel, africain, libyque… pourvu que le terme vrai soit évité. Une espèce de retour à la mentalité magique au 20e siècle, la peur irraisonnée -à la réflexion, pas tellement, la peur irraisonnée que le Verbe finisse par donner l’être…
P. B. — Dès le moment où les gens croient qu’il existe, le groupe commence à exister… c’est le grand paradoxe du monde social. Dans la société traditionnelle, c’est exactement la même chose: les termes de parenté et les taxinomies politiques ( axxam, adrum, taxerrubt, etc.) structurent la perception du monde social, des autres et, par là, les relations qu’on peut entretenir avec eux. Cela dit, ces structures, on peut, comme on le voit dans l’usage des termes d’adresse, leur faire servir des fonctions différentes. C’est ce qui fait qu’il y a une espèce d’élasticité du social, et justement tamusni, – c’est, il me semble, une de ses vertus-, est l’art de jouer des possibilités que donne cette élasticité des mots et des structures qu’ils désignent et produisent à la fois.
M. M. — De jouer en souplesse, c’est à dire à la fois en restant dans le jeu, dans les normes, mais avec une certaine marge de manoeuvre, en en sortant quand il faut mais juste ce qu’il faut… Il ne faut pas que ça rompe… On joue avec jusqu’à la limite où, ce qu’on risque, ce n’est pas seulement de changer la règle du jeu, c’est de casser le jeu.
P. B. — Oui, pour les Berbères c’est pareil. Il faut qu’il y ait une base, donc une limite. S’il n’y a pas de base, ça ne marche pas. Celui qui dirait aujourd’hui quelque chose comme : On va faire l’union des bourgeois et des prolétaires, n’a pas beaucoup de chances de réussir. En temps de guerre, on l’a vu en quatorze, ça peut marcher. Mais en temps ordinaire, on a plus de chances de réussir en disant : « Prolétaires, unissez-vous ! ». C’est ça le problème des unités sociales : pour qu’elles existent, il faut qu’il y ait des bases objectives ; mais il ne suffit pas qu’il y ait des bases objectives pour qu’elles existent. Les Berbères, on peut les grouper de trente six façons. Si tel groupement l’emporte sur les autres, c’est, en partie, parce que les gens l’auront fait exister.
M. M. — Ou bien, ce qui, je crois, se produit assez souvent, parce que ce groupement, à un moment donné et pour des raisons historiques déterminées, porte et dynamise un projet dans lequel les autres se reconnaissent…

Je veux dire que des conditions historiques précises peuvent pousser un groupe particulier et presque l’acculer à une réaction plus intense… On aura l’impression qu’il existe de façon… je ne sais pas comment dire… de façon plus affirmée. Mais les autres, qui fondamentalement sont dans le même cas que lui, ont l’impression qu’il les exprime eux aussi. Je crains de trop m’avancer, mais je serais assez porté à croire que, un certain nombre de conditions objectives étant réunies, il y aura nécessairement un groupe pour les prendre en compte, et ce groupe-là, à tort ou à raison, donnera l’impression qu’il existe, en quelque sorte plus que les autres.

In Awal. Cahiers d’Etudes berbères, n° 1, 1985

June 8, 2011 at 10:51 Leave a comment

La Colline Oubliée de Mouloud Mammeri vue par Taha Hussein

La Colline Oubliée de Mouloud Mammeri vue par Taha Hussein

L’auteur de ce livre est un de nos frères d’Algérie. Nous ne le connaissons pas, et nous ne réalisons presque pas son nom. S’il était d’origine arabe, il serait possible de rétablir son caractère initial. Mais puisqu’il est issu d’une tribu berbère donc son nom aurait subi l’influence de sa première langue et ne peut être prononcé que Mameri. Il est fort probable que ce soit Maameri. L’écrivain appartient à une tribu berbère installée sur une colline au pied d’une dominante montagne qui la sépare de la plaine qu’habitent les Arabes. Ces gens croient à l’islam, mais ils le pratiquent avec une naïveté de païens. Ils sont à la dévotion totale de leurs saints qu’ils considèrent capables de leur concrétiser leurs vœux et souhaits. Et en guise d’hommage, ils leur organisent des fêtes et leur versent des offrandes à des dates bien précises.
La tribu dont il est question dans ce roman ne communique que rarement avec le monde extérieur. Elle est presque isolée si ce n’est la nécessité qu’imposent certaines affaires administratives qui font sentir aux citoyens l’existence d’un gouvernement.

Ce dernier est formé de Français, «les maître des lieux», et quelques caïds, serviteurs désignés parmi les hommes de la tribu. Ceux-ci assurent la médiation, avec beaucoup d’orgueil et de fierté, entre les citoyens et les Français comme le font les saints entre les hommes et Dieu. On respecte les caïds tout en les détestant, et on sacralise les saints de peur de la malédiction dont ils sont capables. C’est ainsi que la vie se déroule sous la crainte d’un Français qu’ils ignorent d’où il est venu, comment il est parvenu jusqu’à eux et comment se délivrer de ses affres. Cependant, ils l’acceptent en se résignant à leur destin. Tel est l’environnement décrit et représenté avec une perfection et élégance remarquables. Nous pouvons ajouter à cela, sans risque de nous tromper, qu’un tel livre est parmi le meilleur de ce qui a été édité ces dernières années en langue française. L’écrivain est un instituteur dans une des écoles de la ville d’Alger. Il est fort probable qu’il n’ait pas la maîtrise de la langue arabe, la preuve : la lettre qu’il nous a envoyée pour présenter son œuvre depuis quelques mois. Il est vraiment regrettable qu’une telle élégance soit exercée dans une langue autre que celle des Algériens, l’arabe. Nous n’avons jamais reçu de ce pays une œuvre littéraire, écrite en arabe, réussie avec une pareille perfection et excellence. Nous pensons que les conditions de la naissance d’une littérature d’expression arabe en Algérie ne sont pas encore réunies, car on n’accorde que peu d’importance à la langue arabe. Ceci est la moindre des choses qu’on puisse réclamer de la France, quoique les Français continuent toujours à considérer que la colonisation de l’Algérie est un bienfait que les Algériens feignent de reconnaître. Nous ne pensons pas qu’il arrivera un jour où ils le reconnaîtront. Comment bénir le fait d’apprendre aux gens une langue qui n’est pas la leur jusqu’à ce qu’ils la maîtrisent mieux que beaucoup de ses locuteurs en les privant de la langue de leurs pères et de leurs mères ? Mais avons-nous oublié qu’aujourd’hui nous écrivons en littérature et pas en politique. Revenons donc à ce roman à qui son auteur donne le titre de La colline oubliée ; nous lui aurions préféré «la fiancée de la nuit» pour ce que nous allons voir tout à l’heure. Néanmoins, l’œuvre a deux qualités principales, chacune d’elles suffit de la rendre intéressante et excellente. Que dire maintenant qu’elles sont associées harmonieusement pour produire une musique qui satisfait le cœur et le goût ensemble. Il s’agit bel et bien d’une étude sociale profonde et précise d’une société dans l’isolement total. Les gens de cette colline ne connaissent presque rien de ce qui est au-delà des montagnes. Ils ne quittent leur village que par nécessité extrême. Ils ne sentent pas l’autorité du gouvernement que lorsqu’on vient leur extorquer les maigres rentes que leur apporte la terre. Deux catégories de gens vivent en harmonie et dans une communion qui semble imperturbable ; ceux qui possèdent les terres, les riches, et ceux qui les travaillent avec d’autres activités comme le pâturage. Le tout vit en fraternité, en égalité et selon la tradition d’entraide, notamment dans les périodes dures. Sinon, en matière de la répartition des biens, tous sont contents de leurs parts dans la vie en se confiant au destin. De leur vie, ils ne contestent rien mis à part ce différend, entre vieux et jeunes, qui a surgi après que ces derniers eurent fréquenté l’école française. Celle-ci leur a inculqué des idées qui vont souvent à l’encontre des traditions ancestrales à qui les vieux accordent beaucoup d’intérêt. Ils ont appris de leurs maîtres d’école un raisonnement qui nuit aux traditions sacrées. Et, malgré tout, les vieux ont fini par accorder aux jeunes le droit de voir les choses autrement à condition qu’ils ne l’exhibent pas ouvertement. Les jeunes, de leur côté, ont accepté de respecter les traditions sans qu’ils en soient vraiment convaincus. C’est dans cette situation précaire et d’inquiétude que la guerre surprendra les villageois. Les échos étaient déjà parvenues à la colline avant que les convocations n’arrivent. Des jeunes sont mobilisés pour les combats et censés gagner leurs positions dans les plus brefs délais. Imaginez l’impact qu’aurait un tel événement sur le moral des pères et des mères à qui on retire les plus chers êtres pour les livrer à une guerre sans merci ! Ces guerres que provoquent les roumis (les roumis chez eux sont les Européens) devraient-elles les concerner, eux qu’on ne consulte jamais ? Les réponses importent peu, puisque les jeunes doivent aller maintenant rejoindre, au-delà de la mer, les champs de bataille où les attend la guerre pour les engloutir. Ces mères et ces pères ne disent rien de cela. Ils le gardent sur le cœur en ayant les sentiments les plus pénibles. Ils souffrent, mais ils ne montrent rien, au contraire, ils s’efforcent à paraître heureux par complaisance et solidarité entre eux. Quant aux jeunes, en hommes courageux, ils se préparent au voyage. Ils n’aiment pas voir leurs parents souffrir sans rien dire. Ils détestent qu’on soupçonne chez eux une quelconque peur parce qu’ils sont hommes d’un côté et pour alléger les peines des plus âgés de l’autre. Quand vient le jour du départ, et vient cette heure d’avant le lever du soleil, les jeunes sortent attristés et absorbés par les cris des mères, des sœurs et des épouses ainsi que les implorations des pères qui savent étouffer les sentiments d’angoisse et d’inquiétude. De ces gens-là la guerre ne retire pas seulement leurs fils, mais elle leur ôte aussi l’espoir. Elle ne leur apporte pas que la peur et la tristesse mais aussi les peines de tous bords. Le gouvernement leur confisque tout ce qu’ils possèdent en matériel, bêtes et ce que leur donne la terre comme maigre récolte. A peine cette guerre déclarée, vient la hausse des prix pour rendre la vie des pauvres insupportable. En dépit de tout, la guerre, dans ses premiers mois, n’exhibe pas tout son mal, puisque bientôt la défaite des Français surviendra et aura des conséquences apparentes en Algérie. On démobilise les jeunes qui iront reprendre l’éternelle vie pénible. Quelques mois plus tard, viennent les Américains en Algérie et commencent à chasser les Allemands de l’Afrique du Nord. Les Français s’invitent aux combats et au triomphe ; ce qui impose le rappel des jeunes qui reprendront la vie d’enfer qu’ils ont menée il y a de cela quelques mois seulement. Telle est l’image sociale que nous présente l’écrivain dans son œuvre. Nous l’avons résumée, et nous en avons laissé le meilleur de ce qui irrite et satisfait, ce qui attriste et rend heureux. Nous évitons les détails et laissons les lecteurs le découvrir dans la mesure du possible. Jusque-là, nous n’avons évoqué que la qualité sociale, il y en a bien une autre plus excellente ; c’est celle qui consiste en la vie de cette bande de jeunes entre eux d’un côté et entre eux et eux-mêmes de l’autre. Ce sont des jeunes appartenant à des catégories sociales distinctes. Mais malgré cela, ils s’assemblent en oubliant tout ce qui les différencie les uns des autres. Ils s’associent aux jeux et au sérieux de la jeunesse. Ils se régalent de l’amour lorsqu’ils y trouvent le plaisir. Ils souffrent de désespoir quand leurs rêves s’avèrent irréalisables. Celui-ci a aimé sa compagne d’un amour fou. Il n’a jamais douté en cela, et son objectif était de l’avoir comme épouse. La famille de la fille lui a préféré un autre, un riche, mais elle, elle garde toujours son premier amour. Elle accepte de se soumettre aux traditions de la tribu en offrant à son mari tout ce que doit offrir une bonne femme à son mari en matière de respect et de fidélité. Quant aux cœurs, ils ne relèvent guère de la volonté de ceux qui les portent, mais dépendent de ces sentiments sans bornes. Celui-là, un autre jeune amoureux d’une fille qu’il devait ôter à un amant dur qui n’est autre que la nuit. La fille aimée s’est habituée, depuis longtemps, et à l’instar de beaucoup d’autres, à s’isoler la nuit et jouer la journée avec ses amis de la bande. Ce jeune a pu extraire sa bienaimée de la nuit et l’épouser. Ils sont maintenant tous les deux heureux si ce n’est cette guerre qui vient les séparer, et cette mère qui n’a pas marié son fils pour le satisfaire mais pour mettre au monde un garçon qui gardera le nom de la famille et préservera son patrimoine de passer dans les mains des étrangers. L’attente de la mère dure quelque temps avant de céder au désespoir. Elle ne veut plus de cette mariée heureuse et demande à son fils de la répudier pour épouser une autre qui lui donnerait un enfant. Le fils oppose un refus catégorique, mais il finit par accepter d’aller chercher l’enfant chez les saints et les vieilles de la tribu en oubliant ce qu’il a appris à l’école et à l’université. La jeune épouse ne retrouve plus la quiétude et le bonheur. Le vieux, au départ, est indécis mais progressivement il rejoint le camp de la vieille. Il profite d’une absence de son fils pour emmener la jeune mariée chez ses parents. Dès lors, le jeune homme peut partir à la guerre de nouveau sans regret ni hésitation. En revenant des combats par une permission en compagnie de certains de ses amis, il s’impatiente à revoir son village, les siens ainsi que sa bienaimée. Elle lui a déjà écrit une lettre dans laquelle elle lui dit son amour désespéré et sa misère avérée. Elle lui y dit, entre autres, qu’à peine arrivée chez ses parents elle a senti une grossesse, et elle attend maintenant l’accouchement. Les jeunes venus en permission ont emprunté le chemin vers leur village par une journée orageuse et neigeuse. La voiture qui les transportait avançait mal, et ils se rendirent compte des risques qu’ils encouraient. Ils décidèrent d’attendre le lendemain, le temps de voir la tempête se calmer, sauf celui qui pressait à voir sa femme répudiée sans raisons valables, il décida d’atteindre le village en marchant. Il aperçut sa femme, la fiancée de la nuit, lui paraissant de loin et l’appelait tantôt, l’appel du cœur, et tantôt le blâmait en lui reprochant d’avoir osé l’aventure. Il lui parut qu’il n’était pas loin de son village, mais il n’avait pas de force pour continuer sa marche. Il était fatigué de ce combat épuisant. Il s’assit pour prendre du repos, et il ne se lèvera jamais, la mort l’attendait pour le prendre avec sympathie. Le roman nous donne également une précise et belle image d’autres jeunes et vieillards par une description progressive qui atteint parfois le paroxysme avant de revenir au calme et à la souplesse. S’ajoute à cela la privation que l’on retrouve tout au long de l’œuvre, et qui se manifeste sous deux formes différentes : la privation éternelle et celle des circonstances. Cette privation touche les âmes aussi. Elle vient attrister une vie heureuse qui aurait demeuré tout bonheur si ce n’est cette guerre qui s’invite encore une fois avec ses malheurs et ses catastrophes pour appauvrir des riches et enrichir des pauvres qui n’auraient vécu qu’une vie moyenne. La tristesse qu’on sent dans ce livre, en compagnie de la privation, n’est pas une tristesse de désespoir et de révolte, mais une tristesse de résignation au destin et une attente de ce qui pourrait sortir de cette colline de l’oubli qui l’a submergé. Ce livre nous a vraiment plu. Nous ne lui aurions reproché que le fait qu’il ne soit pas écrit en langue arabe. Mais cela n’est pas imputable à l’écrivain mais au colonialisme. Combien sont nombreux les défauts et les torts du colonialisme !
Extrait du livre Naqd oua Islah de Taha Hussein.
Traduit de l’arabe par Mohamed Rezzik, écrivain, journaliste.

May 10, 2011 at 14:53 Leave a comment

Algérie, 6 janvier 2011: Chronique d’une emeute improvisée

Histoire presque réelle vécue  télépathiquement par eldjoudhi et inspirée a lui par l’arrière petit fils de l’archange Gabriel. Toute ressemblance avec des personnes vivantes, brulées vives ou égorgées n’est pas fortuite.

L'huile et Le Sucre Il manque les gaufrettes

L'huile et Le Sucre, Il manque les gaufrettes et le café comme au bon vieux temps

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Un bureau, cinq hommes, une femme de ménage. Deux civils, trois retraités. Un nouvel immeuble. Vue sur Baraki plage.

Su le mur du fond deux portraits. Celui de Ali Kafi dédicacé en Français a un journaliste Saoudien assassiné a Khobar par un islamiste en cul de jatte. Et celui de Abane Ramdhane suspendu par une petite cordelette en chanvre de Chine.

- On flambe ca le 20 décembre!

- Ah non. On leur laisse le temps de passer un nouvel an relax au moins.

- On fait ca pour l’anniversaire du 11 janvier 92 alors, histoire d’ajouter a la symbolique?

- Ah non, ils feront chier avec des néo janvieristes qu’ils s’inventeront.

- On laisse bruler quoi?

- Les hôpitaux, quelques écoles. des concessionnaires, deux ou trois usines, des pneus.

‎- On torture? on tue?

- On ne torture plus. On en tue 5 a 10.

- Comment fait-on? Ça va encore marcher?

- On dira qu’il y a pénurie même s’il n’y en a pas. On rafle les devises de port said.

- Et la Police on la fera intervenir quand ?

- On les fera attendre. Ils attendront. On vient juste d’augmenter leur salaire de 50% il n’y a pas deux mois de ca.

- On commence ou ?

- Quelques villes maritimes.

- On dira que c’est quoi?

- Que c’est l’homme de l’Atlantide voyons…(ici Rires de l’adjuden chef et de la femme de ménage qui était  amoureuse de Patrick Duffy quand ca passait a la RTA)

‎- Nous avons des ordres de mission?

- Yakhi aghioul yakhi…tu te prends pour wiki nique ou quoi?

- On recrute du “peuple” ou on dit juste comme en octobre ?

- Pas besoin, ils ont été super entrainés. Octobre nous a pris des mois de préparation. Cette fois-ci ca va y aller tout seul. Ils vont s’en charger. Ils ne croiront jamais que ca …a été pensé par 5 hommes.

- ..Et une femme de ménage ..rouspète la femme de ménage qui déclare que c’est elle qui a donné l’idée des pénuries.

 

Conciliabule baveux

Concilaibule baveux

 

- Le président sait tout ca?

- Il s’en fout. il est malade. Il va mourir bientôt. Et nous aussi on s’en fout en fait.

- Qui commande alors?

- Personne! On improvisera comme toujours.

- Y a au moins un général derrière tout ca dis ? je ne veux pas y laisser ma peau non plus!!

- Pour le général je ne peux pas te dire, mais je peux t’assurer que le grand peuple algérien dans son immense sagesse saura en designer un d’entièrement responsable. Si on peut se le permettre on le sacrifiera sinon on leur donnera autre chose. peut être rien. on improvisera tu verras.

- La presse va chahuter aussi

- Tu me fais rire. depuis quand la presse te fait peur ?

- La presse étrangère.

- On fera semblant que ca nous dérange et on leur enverra des blablas bourres aux œstrogènes patriotiques. ca chie en Tunisie aussi, et leur ambassadeur a été convoqué a Washington. Rien que d’y penser on a ri un bon coup aux MAE la dernière fois. Les chiottes de Ben Ali doivent déborder.

- Rires de tout le monde..sauf de la femme de ménage qui dit qu’elle a de la compassion pour celle de Ben Ali..surtout que la dernière fois qu’elles s’étaient appelées ..l’autre s’était plainte de la dernière sodomie du président.

- Chanceuse, avec le notre tu ne crains rien. d’ailleurs….ok je me tais

- Oui il bande..mais mou

- Patron c’est sérieux. faut que j’y aille moi. J’ai des rumeurs a faire circuler.

- Donc c’est simple. tu dis que c’est le bordel.

- La femme de ménage objecte que c’est le bordel depuis longtemps.

- Tais toi salope !

- On fait quoi avec l’APN ? on la ferme ou on laisse papoter?

- Si vous pouviez les faire voter au plus vite les projets les plus urgents …ca sera toujours ca de fait pendant les émeutes.

- Rebrab?

- Quoi Rebrab? Il te nourrit Rebrab ya wahed ettahane!

- Non ..vous parliez d’usine a bruler..je me disais ..que ca serait bien d’en bruler une a lui aussi. Il a des assurances non?

- Tlemcen on y touche ou on crache juste a coté. Ain El Hout c’est pas loin, on pourrait y organiser un petit autodafé?

- Tlemcen et ses environs non! le président est peut-être mourant mais son frere se la joue déjà iznogoud.

- Deuxieme retraité, la moustache barrant tout son visage a la Terry Thomas: on fait quoi avec internet?

- Rires de tout le monde sauf du deuxième civil en savates dont la fille vient de se marier par Skype avec un Bangladeshi.

La larme a l’oeil il vocifere : Bloquez moi din reb had lanternette ta3 lahnouda !!!

Rires sous cape de tout le monde. la femme de ménage dit qu’elle rêve de s’acheter un super swiffer et que l’amant de sa fille en hidjab lui a dit que ca pouvait s’acheter par internet.

- Dachut paypal aya qcic ? ..ose t-elle murmurer dans un kabyle qu’elle n’ose utiliser qu’en présence du troisième civil en marcel dont le cousin est membre fondateur du MICMAK..reponse du bureau au MAK.

- soussem a taghiult.

- Faites joujou. On vient de se payer du matériel a gros prix et nos experts chinois ne sont pas regardant aux méthodes. Bloquez quelques sites, faites croire qu’on chie dedans …c’est toujours bon pour le peuple. Je l’aime mon bon peuple algérien qui croit encore que le 1er novembre ca peut tomber un 5 janvier.

- Rire gêné de tout le monde

La femme de ménage rajuste sa jupe. ramasse sa piteuse serpillière qu’elle voudrait tant voir remplacée par le super swiffer.Sort.

- On fait quoi avec elle ? On l’égorge ou juste une balle?

- Sa cousine est la fiancée du voisin a Samraoui. On écoutera les scénarios que ce bon monsieur va nous triturer de cette réunion. Appelez  Belkheir!

- Il est mort patron

- Hadhi kherya kbira !! chkoun elli fi plasstou?

- Makache, ils sont encore en train de se battre pour le remplacer.

Silence

Au siege du FFS , avenue Souidani a Alger

- Karim, je veux être payé! ca fait deux jours que je scrute le fax. ulach! j’ai même appelé les gens de Canon pour voir s’il y avait un problème. nnand ilehhu!

Karim Tabou éteint sa cigarette, jure un peu contre son chef et sort des toilettes. Pas de nouvelles de Da lho en dépit de tout ses statuts sur facebook. On dirait qu’il le boude depuis les dernières défections. La crainte d’être accusé de suppositoire du DRS lui donne des insomnies

- ulach adrim ulach aweldi!!! On improvisera. Continue a surveiller le fax.  Les autres partis ont reagi?

- Réagi a quoi?

- Ben aux émeutes qui vont avoir lieu.

- Quelles émeutes?

- Un responsable m’a dit que ca allait barder.

- On ne devrait pas attendre que ca barde pour réagir? On pourrait nous accuser d’avoir été au courant avant les autres. Tu te souviens de Benyounes au RCD ..on disait qu’il était informé par Nezzar lui même.

Karim réfléchit. ce genre de dilemmes lui donne la diarrhée mais il a envie d’en coller une a ses ennemis ne serait-ce que pour impressionner da l’ho.

Il rentre aux toilettes, se roule une chique grosse comme une gousse d’ail indien et se prend la tête entre les mains.

- Merde! dit-il en pétant.

…..

pendant ce temps la sur youtube

Mnanauk chante min djibalina sur un rythme Rai.

Hichicha réplique que c’est la révolution qui prend le tempo du qerqabou

MoHAND Larbi Zitout le gronde vertement en  lui répétant qu’on ne dit pas révolution mais  “ethawra”.

Hchicha répète peureusement : “etawra ezzira3iya” sidi. croyant que les deux mots n’en font qu’un

Zitout, se rappelant que Hchicha est Kabyle,  lui tape sur les doigts

Hchicha pleure

Nouredine Khababa le console  bi el 3arabiyya el fous’ha el assila.

……

a 120 Kilomètres de baraki. 20h15 a Aghribs. L’ombre d’un burnous. Sur les combles d’une mosquée détruite. Un homme avec un cellulaire a la main triture son appareil. ca ne décroche pas.

inaa moukalamatakoum…votre appel est important dit la voix en fghonssais et en aghabe.

il raccroche. rappelle.

- Allou  dit une voix de femme.

- Passe moi da Said.

- Nous condamnons les émeutes, les émeutiers et ceux qui les manipulent. dit Said Saadi

- wa Da Said A d’nek ..c’est juste pour te dire..le lot de terrain en haut de la maison de Da Velaidh , on loue une paire de bœufs pour le labourer ou on dynamite? Nouredine les a appelés et nos GLD disent qu’il leur en reste assez pour aplanir a bon prix.

- Aya Rezki guizzane! je t’ai dit de ne plus m’appeler pour ce genre de bêtises. J’attends un appel de France 24 et de LCI

- Ihi Akka. il raccroche en marmonnant des saloperies a l’égard de son cousin docteur.

Said se tourne vers la télé, syntonise l’ENTV et lance un grand ..inaal din rebkoum. Il compose un numéro. ca décroche. Tout de go il dit:

- Combien déjà le prix du sucre pour demain ?

l’autre voix répond en ricanant:

- Pour toi ou pour ton peuple ? avant d’ajouter: pour l’huile c’est….

Said Saadi avait déjà raccroché. Le prix de l’huile lui importait peu. Il a beau s’être mis en résidence surveillée a Alger, ses oliviers kabyles lui fournissaient encore sa ration annuelle d’huile.

Il est songeur. Il sait. Il ne sait pas. n’aurait pas voulu savoir. Il aurait reagi avec plus de fougue. Il aurait inventé une formule assassine que les journaux francophones algériens auraient adoré.

…………….

A 330 Kilomètres de la, près de Mouilah dans la wilaya de Djelfa. un lycéen, un beznassi, 2 vendeurs de cigarettes, un étudiant finissant en droit sont la a discuter.  Ils attendent des nouvelles. Un SMS qui va leur confirmer un passage possible vers le nord. L’étudiant tient un mégot a la main. Les vendeurs de cigarettes ne sont pas fumeurs.

January 12, 2011 at 10:41 2 comments

L’assimilation racontée par un Kabyle

Kabyle de 4eme generation dont le kabyle subsiste a l'etat balbutiant

Kabyle de 4eme generation dont le kabyle subsiste a l'etat balbutiant

Ce texte a été écrit par Ariless
(http://www.facebook.com/Ariless)

Ce texte est écrit en hommage à tout les kabyles d’Alger, d’Oran, de Constantine, tous ceux qui se disent musulmans dabord ou algérien dabord, tous ceux qui se reconnaîtront, mais il ne concerne pas systématiquement tous les kabyles émigrés dans les villes.

Quand j’étais adolescent, j’entendais les adultes de mon village parler des kabyles des villes. C’était à propos des émigrés partis chercher pitance à Alger, Oran, Constantine… et même Tizi uzezzu (comme disait ma grand mère) ou Vgayeth dans les années 70. Ces personnes, membres à part entière du village, étaient bien accueillies au demeurant. Mais au bout de quelques années, une fois mariés et installés en ville, ils ne reviennent plus au village que pour prendre une part d’huile d’olive ou à la saison de tivaxsisin, tizurin. Petit à petit, ils perdent le rythme de la vie rurale et arrivent de moins en moins à suivre les discussions à tajmaht sur les préoccupations communes. Au fur et à mesure qu’ils avancent dans l’age, que leurs enfants grandissent, ils espacent leurs visites. A la cinquantaine ils ne font plus qu’une ou deux visites éclairs par trimestre, mais sans leurs enfants, désormais jeunes adultes, arabisés à souhait, déracinés en douceur, donc à la merci du premier prêcheur incendiaire venu.

Certains tiennent encore à siéger à la tajmaht au moins une fois par bimestre. Pour avertir leur famille qu’ils rentrent passer un week-end au village, ils disent à leurs enfants: n’rouh eleqbayel.

Et à leurs épouses : ad aligh ar taddarth adezragh imgharen enni.

Ils ont encore le droit de cité au village, quoi qu’ils n’y aient plus de vie de famille ni de vie sociale. Certain finissent même par liquider maison natale, terres et oliviers. Lors des assemblées, pour se donner une contenance, ils faisaient quelques propositions se voulant novatrices sur la manière de résoudre tel ou tel problème. Dans l’assemblée, les jeunes se donnaient des coups de coudes entendus, mettant leur main devant la bouche pour s’empêcher de pouffer. Un exemple de leurs interventions : Ordre du jour : régler définitivement le problème des 700m de piste qui séparent le village du chemin de wilaya.

Proposition d’un émigré algérois :

- Je connais le chef de daira de Boufarik, qui est lui même un ami intime du chef de Daira d’Akbou dont nous dépendons. Laissez moi lui parler et il se débrouillera pour que cette piste soit goudronnée avant l’hiver.

Les Mezwer (on dit comme ça pour les arouche) écoutent poliment sans commenter, puis mettent en pratique la solution la plus efficace, celle qui marche toujours et qui permettra cette fois-ci d’avoir un chemin « privé » pour le village :

- Part du village : 2/3 finances et main d’œuvre.

- Part de la mairie : 1/3 finances et engins.

Commentaire de l’émigré algérois :

- Vous êtes des ighuyel! Cela est le travail de la mairie. Votre argent ira tout simplement dans « leurs poches ». Moi je ne cotise pas !

Personne ne le contrarie, par civisme et surtout par peur d’écoper d’une grosse amende en cas de dérive verbale. Mais tout le monde pense tout bas: « ces connards, ils ne payent jamais à temps ou pas du tout leurs cotisations au village et ils viennent nous em*****r et nous parler de haut ».

Pour insulte collective on multiplie l’amende pour insulte individuelle (soit 200 Da à l’époque) par le nombre de personnes insultées + 1 (le un supplémentaire représente symboliquement tajmaht). C’est de cette manière que notre émigré paya largement sa part au projet collectif.

Je pensais que ces émigrés faisaient exprès de se comporter ainsi envers les leurs pour saboter le village, par méchanceté ou tout au moins pour faire les intéressants. Je pensais aussi qu’ils nous méprisaient, nous les montagnards et qu’ils éloignaient de nous leurs enfants pour les prémunir « du sous-développement » et en faire de bons citadins civilisés. Je pensais aussi que les adultes de mon village étaient des lâches qui n’avaient pas assez de couilles pour donner une raclée à ces arrogants personnages.

Da Mokrane aimait à répéter : leqvayel temdint, am tughmest yudnen !

Comprendre : les kabyles des villes sont comme une dent malade : tu hésites à l’arracher car elle a longtemps contribué à mâcher les aliments et à mordre l’ennemi et tu ne veux pas la garder car elle te fait rager !

Des années ont passé, après des études mouvementées j’ai aussi été appelé à vivre la condition de kabyle des villes. Au bout d’une année, en fréquentant d’autres kabyles des villes plus anciens, j’ai tout compris ! De plus, j’ai vu comment les tout nouveaux s’engageaient sur la pente douce et se laissaient aller au grés du confort social et de la paix avec les voisins, les collègues, les inconnus. J’ai vu comment naissent, évoluent et s’affermissent les discours du reniement progressif, devenant complet et définitif à la deuxième génération. J’ai perdu ainsi deux amis d’enfance, engloutis avec femme et enfants dans les sables mouvants de l’impersonnelle oumma ! Je n’ai rien contre, mais ce n’est pas la mienne. Je n’y retrouve aucune de mes valeurs et elle n’en a cure. Je ne saurais nager et survivre dans un marais qui ne cherche qu’à m’aspirer, me digérer, me faire disparaître sans laisser de trace si ce n’est un patronyme dans un extrait d’acte de naissance que j’irai chercher occasionnellement dans ma commune d’origine. Dans la ville où j’étais, quand les gens cessent de vous appeler leqbayli (au bout de 5 ans en moyenne), c’est que vous êtes désormais considéré comme étant des leurs. Tant qu’on persiste à vous appeler leqbayli c’est que vous êtes encore identifiable comme étant l’autre, pas encore domestiqué, pas encore reprofilé.

Mes deux amis qui n’ont remarqué aucun changement en eux jurent qu’ils sont toujours kabyles. Je les crois sincèrement. Le changement ne se fait pas à l’intérieur, il vient envelopper « l’intérieur » d’un habit nouveau pour l’escamoter, le cacher aux yeux des autres. Le kabyle des villes ne change pas, il disparaît petit à petit tel quel. Sa disparition est totale quand ses enfants atteignent environ l’age de 6 ans et qu’il tait totalement sa kabylité à son entourage. Il l’évoque parfois devant ses amis en ayant l’air de s’excuser ou en égratignant les siens pour rassurer son nouveau milieu social. Ces kabyles, je leur dis : vous êtes les derniers de votre lignée. Vous avez pris la responsabilité d’en rester là avec cette culture qui n’a survécu que par ce que, à chaque époque, ses enfants ont su la faire passer à travers le chas d’une aiguille. Il est vrai que si vous êtes aveugles, cette exercice ne vous réussira guère.

Dans une ville arabe, un kabyle doit consacrer 50% de son énergie pour demeurer kabyle. S’il a une famille, ce sera 80%. Dans la majorité des cas, ceux qui y laissent leur identité, y laissent aussi leur âme ! Ils deviennent lisses, sans aspérités, sans odeur, sans saveur, normalisés et débarrassés de tout attribut qui risquerait de porter préjudice à sa situation sociale, professionnelle. Beaucoup en font même trop, redoublent de zèle religieux, de khouyisme gluant, usant à outrance du jargon arabo-islamique pour rassurer autour de lui et éloigner tout soupçon. Je pense qu’une identité, on ne doit la faire valoir que lorsque une autre l’agresse et tente de la supplanter par la force ou par la ruse. Sinon, elle demeure égale à toute autre. Les kabyles de villes arabes ne se sentent pas agressés dans leur identité car les méthodes de dépersonnalisation et d’assimilation utilisées en Algérie sont sournoises, lentes, progressives. Les gens se chargent bénévolement de conquérir la conscience et l’âme du kabyle, opèrent par petites touches, se relaient et se distribuent les rôles de manière à cerner tous les aspect de la nouvelle vie du kabyle et à ne lui laisser aucun moment de répit, sans jamais lui montrer la moindre hostilité.

J’ai passé de longues années à faire attention chaque jour à rester moi même. Parfois la pression est si forte que je réagit de manière irrationnelle, souvent interprétée comme étant de la folie (hadak mahboul, mqewwed aâla rouhou !). Pour ne pas suivre docilement la pente qu’on me montre, je me mets parfois à parler à mes amis arabes longuement en kabyle, très calmement sans aucun signe d’agressivité, sans m’arrêter. Je réagis toujours d’une façon imprévisible, de manière à ce que chaque interlocuteur ait l’impression de recommencer à zéro à chaque fois, comme s’il venait tout juste de faire connaissance avec moi.

Par exemple, lorsqu’un collègue ou voisin revient à la charge pour me vanter les vertus et la beauté de la langue arabe, du coran et de l’islam, je reste poli, je l’écoute jusqu’à ce qu’il me cède la parole et là, je commets l’irréparable : je souris et je dis : « je suis kabyle ».

Mon vis à vis le sait, bien entendu, mais il espère que je le tairai un jour, que je commencerai à acquiescer ou même le conforter dans ses medh. Cette petite phrase anodine, dite à un autre kabyle n’a aucune valeur en elle même. Mais elle me servait de rempart, surtout lorsqu’elle était dite en kabyle ou en français. Non seulement elle dissuade à chaque fois le conquérant, mais elle m’empêchait de me glisser dans l’ornière sécurisante que la société me traçait. Elle me permettait aussi de ne pas envisager de projet à long terme dans cette société. Je grillais systématiquement toutes les passerelles qu’on jetait pour m’aider (de bonne foi) à m’intégrer.

Quand le premier enfant est venu égayer mon foyer, je me suis dit : tharuwla ! Taruwla squd mezzi ! tharuwla squd ejjujgegh!.

Je me suis exilé au Canada !

January 12, 2011 at 10:28 Leave a comment

Tajmilt i Muhya, Hommage a Mohia

Périphrase

Par : Sarah Haidar

 

Oraison

Seul dans sa chambre, dans le froid vicieux de Paris, l’esprit surchargé de rêves, de verbe et de ratures, la main raidie par la passion d’écrire, savourant douloureusement le vertige du premier jet de mots. Mots savants, précis, simples et tendres. Poésie d’amour ou de colère, fiévreuse et délicate, secouée par un vent du Sud qui viendrait d’Ath Rvah, de cette maison abandonnée où l’enfant vit le jour, défiant la stérilité des traditions misogynes. Cette nuit d’automne où la mère, qu’on croyait, qu’on voulait stérile, donna naissance à un certain Abdallah ; premier garçon, dernier lien avec les choses réelles ; avant de sombrer, elle la rejetée, la méprisée, dans les profondeurs d’une démence salutaire. Mais dans cette chambre grise de Paris, l’enfant devenu homme libre et triste, se bat toujours avec ses démons, se blesse volontiers pour que la plaie dise sa poésie, pour que le sang chaud des lettres abreuve la terre natale. Il sculpte les feuilles, les tarabuste et les provoque pour que naissent ces personnages improbables mais tellement vrais, ces Cheikh Ahechraruf, Si Pertuf, Pilucha, Sinistri, Si Kassi, Muh n Muh… Ils sont là, devant lui, vivants et transpirant l’odeur enivrante du sol kabyle. Ils font de l’ombre à leurs prédécesseurs ; ces hommes et femmes étrangers, tirés de leur douce Europe et jetés, sans ménagement, dans la poussière étouffante des souks et des villages de Kabylie. De même, la rime, giclant de la meurtrissure, comme une hémorragie torrentielle, comme un cri dément, se propage à une vitesse hystérique sur la blancheur, toujours vaincue, des feuillets. Revisitant Prévert, Brel, Ferré, Brassens, Boris Vian et tant d’autres, il les a tous fécondés de textes dont on refuserait d’admettre toute autre origine que celle de notre poète. Lorsque l’on pleure avec le prisonnier de Berouaguya, lorsque l’on tremble sous la torture de « Muh n Muh », ce pauvre bûcheron mort en silence parce qu’il ne voulait déranger personne, lorsque l’on succombe à l’ivresse incontrôlée de « Win yezzertin » (Le déserteur), on est loin de penser aux auteurs « originaux », on ne pense pas même à faire la comparaison entre version française et kabyle. Car la vérité, notre vérité, naît et meurt dans le verbe haut de notre poète ; elle lui appartient et à lui seul ! Mais dans cette chambre froide de Paris, l’homme penché sur ses feuilles, triturant ses cassettes pour redonner à l’oralité sa couronne perdue, ne se contentait guère d’inonder notre pauvre culture « moyenâgeuse » des lumières venues d’ailleurs. Il créait aussi, mais timidement, s’excusant presque de le faire ! Dans « Achuth ssirk agui » (C’est quoi ce cirque), il chope en plein vol vers l’oubli, une petite brève du quotidien « El Moudjahid » qui rapporte le décès d’un SDF anéanti par le froid tyrannique d’Alger. Naît alors l’un des poèmes les plus poignants de son répertoire, où se mêlent dans une redoutable esthétique, dérision et tragédie : « Tsitt agui i kyezran imi thebrtsakhedh afu krottoir amzun dha zguer g battoir kechi ur thellidh dha sekrane » (Je t’ai vu de mes propres yeux, affalé sur le trottoir, tel un bœuf aux abattoirs, toi qui n’étais même pas ivre). Ainsi commence un texte dit par une voix chevrotante, triste, furieuse. L’auteur, lisant dans les pensées des policiers qui viennent s’enquérir de la situation, réprimande le pauvre malheureux : « Comment oses-tu le faire ici, au beau milieu de la belle Alger, mourir de faim comme un rat d’égout ? Espèce de vaurien, t’aurais quand même pu devenir directeur, commissaire de parti, notaire à Paris, au lieu de venir ici crever comme une bête de somme trop usée ». L’auteur, sadique et non moins masochiste, poursuit ainsi ses tirades avant de préciser, toujours en se mettant dans la peau des autres, « Ils t’ont emmené sur leur brouette. Vas, tu n’as plus à t’en faire pour ce monde. Nous venons tous de la terre et nous y retournons. Mais, pour ton enterrement, tu n’auras pas droit au cérémonial religieux. Le Cheikh ne donne pas sa bénédiction à n’importe qui ! ». Et dans cette chambre humide de Paris, lui le poète, le dramaturge, l’homme de lumière, a construit un édifice flirtant avec les nuages et plongeant ses racines dans les profondeurs les plus lointaines de notre terre. Cet ouvrier du verbe, cette force « monstrueuse » de la nature, cette pluie rédemptrice du dieu Anzar, s’appelle Mohia. Et cela fait six ans qu’il nous a quittés. Mais le deuil, nous ne l’avons pas encore fait…

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Cela fait 6 ans qu’il nous a quittés

Ainsi parlait Mohand U Yahya

« Nul n’est prophète en son pays… » . Proverbe grec.

Six ans après sa disparition, l’ombre de Mohia (dit Muhand U Yahya) subsiste dans les mémoires. Comme un prophète, sa voix se fait entendre aujourd’hui par une génération qui l’a peu ou pas du tout connu. Car solitaire et marginal, l’homme redoutable des  «  kabitchous… » -comme il se plaisait à qualifier les siens-, avait comme destin d’illuminer la voie, guider ses semblables et les réconcilier avec leur culture.

Identifier l’homme et son œuvre, relever l’engagement et la démarche intellectuelle  chez lui n’est guère difficile. Il suffit de connaître son parcours, les témoignages de ses proches où le peu d’entretiens qu’il a accordés dans les années 80, même si cela reste un domaine encore à explorer. Il était difficile d’approcher Abdellah Mohia à qui la communication signifiait utilité mais pas propagande et qui, en  homme clairvoyant, ne désirait guère s’exposer sous les feux de la rampe. Auteur, militant dans à ses débuts,  puis poète et dramaturge polyglotte, il parcourait le domaine des langues et s’intéressait de plus près  à l’exploitation des langues vernaculaires (arabe et  kabyle) comme des canaux transmetteurs des cultures anciennes et universelles ; c’était le fond de recherche majeure de Mohia. Décédé  en 2004, Mohia est considéré comme l’un des intellectuels les plus respectables, à la culture immense, de part sa lucidité, son génie et surtout sa rigueur. D’où il tire une reconnaissance unanime auprès des siens, qui frôle à peine le mythe voire même « la récupération ».  Cependant, dans ce contexte, l’œuvre de Mohia attise  désormais les recherches qui se penchent sur  la culture populaire. Lui,  en qui Kateb Yacine reconnait la victoire de sa vision sociolinguistique dans la vivacité de la langue maternelle comme la langue la mieux maitrisée de tous. Il a réussi à traduire en kabyle l’image d’une société en mouvement, dan sa culture et ses déboires,  à travers des poèmes des adaptations d’œuvres monumentales  du théâtre universel  comme celles de  Bertolt Brecht, Molière,  Samuel Becket ou Luigi Pirandello. Mohia, durant cette première période,  transmettait outre l’aspiration révolutionnaire et la dénonciation des dictatures, une vision  critique de  sa propre société qui se révélera comme un moteur de recherche dans la deuxième période de son œuvre, plus mature et  plus lucide, nourrie par la déception de voir la cause pour laquelle il luttait, réduite dans le  traditionalisme et l’archaïsme.  Muni d’un sens inouï de la dérision, il en arrivait même à se moquer des symboliques usés et galvaudés de la culture berbère tels que le « Z » amazigh en le qualifiant de « fourchette » ( affarchidh- ni), même rejet pour le salut par Azul. D’ailleurs à ce sujet, un des proches raconte qu’un jour  Mohia alors en compagnie de deux amis dans un restaurant à Paris, se voit salué avec un  Azul par deux étudiants ; il se lève brusquement et leur répond : «  garde ton Azul pour toi ! ». L’étudiant désemparé, essaye alors de « rectifier » sa gaucherie en laissant un « Salam Alikoum » et là encore Mohia explose de colère  « En plus il n’assume pas son Azul ! ». Révolté contre ces formes d’orthodoxie, de manipulation  et de dévalorisation de la culture, qui encombre le parcours du mouvement militant berbériste, Mohia était un virulent défenseur de sa culture fondée sur une philosophie et des valeurs, sur  lesquelles il cherchait à édifier  avec génie, un discours intellectuel contemporain accessible à tous.   D’ailleurs Mohia s’est consacré à la fin de sa vie,  à la lecture des anciens philosophes grecs, Platon, Aristote, Diogène…  «  Imgharen-ni » (les sages) comme il les désignait dans sa langue maternelle, faisant une grande recherche sur leurs  œuvres majeures pour les traduire en kabyle. Ce travail inachevé qui est considéré comme la troisième phase de l’œuvre de Mohia atteignant le sommet de la maturité intellectuelle,  demeure malheureusement  inaccessible,  car  il a disparu de son domicile parisien après son décès ; comme  en témoigne un de ses proches «  on n’a pas pu trouver la  trace du disque dur contenant  une matière qui représente presque 90% du travail de Mohia. Ils ont même essayé de faire croire à un cambriolage ! Les personnes responsables se reconnaitront dans ces propos… ». Aujourd’hui Mohia nous parvient à travers quelques études plus ou moins sérieuses  faites par des universitaires et des étudiants. Mais la source la plus fiable demeure son héritage : ces enregistrements audio vendus sur les trottoirs de Tizi-Ouzou sous forme de copies piratés. «  Une maison d’éditon vend même des centaines d’exemplaires de ces enregistrements, sans aucune autorisation… », nous confie un éditeur. Et  certains osent s’accaparer de la propriété intellectuelle, selon un proche. Cependant, mythifier Mohia ne servira certainement pas à préserver son travail profond et important de part son utilité dans la recherche et la continuité de son œuvre sur laquelle doit se baser la reconstruction et  la survie de la culture berbère. Il est donc vital de la transmettre à la  jeunesse très intéressée par l’héritage qu’a laissé cet intellectuel.  La création d’une fondation « Mohia », dont le but serait de recueillir et de préserver l’intégralité de son œuvre,   ouvrira certainement beaucoup de  pistes concrètes pour ce qui est des questions de fond concernant la culture berbère qui se complaît aujourd’hui dans une image caricaturale, entre  récupération politique et traditionalisme irréfléchi. «  Cela ne relève pas seulement des l’initiative de la famille, mais aussi de la responsabilité des tous ceux qui l’ont connu et travaillé avec lui… », explique Mouloud, frère de Abdellah Mohia. Autant que faire se peut,  la récupération des écrits disparus demeure la préoccupation la plus importante : « on demande aux personnes qui les ont pris, de les rendre s’ils ont un semblant de conscience. Mohia humaniste et son l’énorme apport intellectuel de son œuvre appartiennent  à l’humanité entière… », conclut Mouloud  Mohia.

Fatma Baroudi

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« La fête des Kabytchous » de Nadia Mohia

Un moment intime avec Muhand U Yahia

 

Même si l’on est naturellement méfiant face aux livres-témoignages publiés par les proches d’un grand artiste après sa mort, on ne peut que s’incliner devant la beauté et l’authenticité de « La fête des Kabytchous » de Nadia Mohia, sœur de l’immense dramaturge et poète kabyle Abdellah Mohya, alias Muhend U Yahia.

« La fête des Kabytchous » n’évoque en rien ces volumes condescendants ou sulfureux que publient généralement la famille ou les amis d’un homme public pour s’attirer une quelconque célébrité par procuration. Nadia Mohia, psychanalyste et ethno-anthropologue, mise au contraire sur la valeur la plus sûre indispensable à la réalisation d’un ouvrage respectable : la transparence. Il ne s’agit pas pour elle de contribuer à la mythification de son frère, cet homme secret et insondable qui offrit à la culture kabyle une œuvre monumentale dont on n’a pas fini de découvrir les trésors. Il ne s’agit pas non plus d’établir un témoignage simpliste ni une biographie classique d’un personnage qui demeurera sans doute, et pour tous ceux qui ont cru le connaître, inaccessible aux étiquetages communs. L’auteure, pleine d’admiration pour son frère mais sachant aussi être critique à son égard, nous livre un mélange savoureux entre récit biographie, analyse psychologique et regard lucide porté sur la société kabyle ; le tout agrémenté par une puissance émotionnelle qui ne laisserait personne indifférent. Ce livre paru en 2009 chez les Editions Achab, commence par la scène douloureuse du rapatriement en Algérie de la dépouille de Mohia. Ensuite, se déchaîne sur le lecteur un flot tumultueux de flash-back où l’on voit le Mohia malade, terrassé par un cancer du cerveau, alité pendant six mois dans un hôpital parisien. Puis, quelques pages plus tard, on le redécouvre, sous une autre lumière : une personnalité complexe, tourmentée aussi bien par le souvenir d’une mère devenue folle que par le devenir d’une culture maternelle, d’une langue et de tout un peuple, dont il s’est toujours acquitté à enrichir l’héritage. Ce Mohia, grand génie devant l’Eternel, qui a laissé derrière lui une œuvre sans précédent, nous est présenté par sa sœur, comme un homme aux colères et aux tendresses imprévisibles, à la fois plein d’espoirs et d’incertitudes, de passions et de désillusions. C’est le Mohia intime, infiniment secret que Nadia nous propose de découvrir. Et ce sont naturellement ses moments de doute et de désespoir qui interpellent le plus le lecteur. Car c’est là que se révèle à nos yeux la dimension tragique de la vie de l’homme et de l’artiste ; lui qui a su autant nous faire rire que pleurer dans ses adaptations et ses créations personnelles. Nadia raconte : « A sa manière, il était pourtant une espèce de ‘‘monstre’’, tant il se montrait insaisissable, impénétrable, inflexible et irascible ; tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses.  Il était dans l’excès par son intelligence, par sa  lucidité, par sa sensibilité, par sa droiture, par sa modestie, par son rejet des faux-semblants, par sa gouaillerie, par son indépendance, par sa vérité toute entière… Je pourrai le dire moi aussi, comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait, c’était par ses ‘‘qualités abusives’’. Il était habité, poussé par quelque chose sur laquelle il n’avait aucune prise, qui l’entrainait dans une vie cahotante, tout en l’enchaînant en lui-même. ». Muhand U Yahia voulait tout donner à sa Kabylie natale, à cette culture ancestrale toujours menacée par l’extinction ou par la récupération politique. Mais à ses moments de violentes remises en cause, il ne pouvait que constater la difficulté de cette tâche titanesque : « Muhend U Yahya, lui, en était arrivé à cette conclusion lapidaire : ‘‘Ur netturebb’ara !’’ (Nous n’avons pas été éduqués !) Comprenez : ‘‘Nous les Kabyles, nous n’avons pas été construits, étayés, édifiés, orientés dans le bon sens’’. D’aucuns, à la fierté chatouilleuse, trouveraient cette remarque exagérée, voire erronée. En tout cas, elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Muhend-u-Yehya. Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture, pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là, que seraient les Kabyles s’ils n’existaient pas ?), mais aussi, à leurs propres yeux. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. Et comment s’étonner, alors, de leurs difficultés à les résoudre ? ».

Ce témoignage comme beaucoup d’autres n’a en effet pas manqué de soulever d’innombrables protestations de ceux-là même que Mohia appelaient « Les Brobros ». Nadia Mohya, croyant bien faire en restituant la vision critique de son frère (et la sienne aussi) à l’égard de l’autosuffisance et, oserait-on dire, la mégalomanie kabyle, s’est attirée les foudres de quelques lecteurs qui n’ont pu digérer des propos jugés « insultants ». Déjà que le titre du livre en a outré plus d’uns puisque Nadia explique que son frère, 15 jours avant sa mort, affirmait : « Je mourrai le jour de l’Aïd et les Kabytchous feront la fête ! ». Les Kabytchous, ce sobriquet affectionné par Mohia, pour nommer ses compatriotes « un peu par dérision, beaucoup par amour », ne semble pas plaire à ceux d’entre eux qui croient toujours en le mythe de la race supérieure !

Quoiqu’il en soit, force est de constater que Nadia Mohia avait des comptes à régler avec la société kabyle mais aussi avec son frère. Sincèrement, douloureusement, elle nous offre un récit saisissant où le lecteur averti trouvera certainement matière à méditer.

Sarah Haidar

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TEMOIGNAGES

ILS ONT DIT DE LUI

 

HEND SADI*

Muhend U Yehya, dramaturge de langue kabyle

Muhend U Yehya est incontestablement l’auteur de langue kabyle contemporain le plus important. Important d’abord par le volume de sa production, la variété de celle-ci, et sans doute aussi par le style qui est le sien. Ses poésies sont chantées par les plus grands artistes kabyles (Idir, Ferhat, Malika Domrane, Djurdjura, Slimane Chabi, Ideflawen, Brahim Izri et Tacfarinas) et son théâtre repris par des troupes anonymes dans les villages mais aussi par Fellag qui mit en scène Sin enni à Bougie. Au début des années quatre-vingt, Muhend U Yehya a été également traduit en arabe et interprété par la troupe parrainée par Kateb Yacine, Ddebza.

Tout le travail de Muhend U Yehya est socialement marqué. Il n’a jamais eu d’hésitation quant à son positionnement politique et social : il honnit le régime algérien. Dès 1972, il dit sa rébellion dans « Ayen bγiγ », (« Ce que je désire »).

En 1973, alors qu’il est en France, Muhend U Yehya publie un texte non signé prenant la défense de tamaziγt dans le premier bulletin d’études berbères de Vincennes sous le titre Taluft yiwet, iberdan atas. Il y marque comme une distance pédagogique par rapport à son sujet en anticipant la réaction du lecteur sceptique : « D acu t ubuqal agi ara tinid, ma yella kra tennid? » écrit-il en s’adressant à celui-ci, « C’est quoi ce machin, diras-tu si, toutefois, tu dis quelque chose ? ». Il argumente patiemment, prend la défense de la revendication berbère, expliquant avec insistance qu’une cause juste reste juste, combien même les arguments développés par ses avocats seraient mauvais. Il compare la cause de tamazight à celle d’un orphelin défendu à l’assemblée du village par un orateur qui n’aurait pas respecté le formalisme de la prise de parole. Faut-il pour autant ignorer la cause de l’orphelin interroge Muhend U Yehya. Dans ce plaidoyer où le gouvernement est identifié à l’ogre des contes, l’auteur affirme sa détermination tranquille : nous resterons devant la porte de l’ogre, sans même y frapper. Mais à chaque fois qu’il sortira, il nous trouvera là devant sa porte conclut Muhend U Yehya qui dit « nous ». Le mot tamaziγt est cité une seule fois. L’auteur ne reviendra plus jamais sur ce thème (avec cette position) qui occupe pourtant l’essentiel de la production des militants du mouvement berbère avec qui il vit matin et soir.

Lorsqu’il en parlera plus tard, c’est souvent pour moquer la grandiloquence d’une expression militante qu’il estime dangereuse et qui l’agace. Le discours vantant la vaillance berbère d’antan l’insupporte. Il le juge dangereux parce qu’il fourvoie les énergies dans des impasses, estime-t-il. Son effort vise à démythifier autant qu’à démystifier. Il raille ses compatriotes : Berbères devient Brobro et Kabyles Kabičču. Il veut les mettre face aux dures réalités qu’ils maquillent par les fables dont ils se gargarisent. Le « berbérisme de l’Oasis de Siwa aux Îles Canaries »  l’excède. Ce décalage mythe/réalité, il le vit concrètement dans un café au tenancier surtout soucieux de ce qui rentre dans son tiroir-caisse (cassette n° 4). Il raconte la gymnastique à laquelle il doit se livrer uniquement pour pouvoir apposer une affiche annonçant la représentation d’une pièce de théâtre. Dans ce récit où il avoue être en difficultés au point de n’avoir même pas d’adresse à communiquer à ceux qui souhaitent le rencontrer, il va plus loin, ne reculant même plus devant le « sacrilège », il explose : inaaldin lbiṛbiṛizm n taakum, a libṛobṛo, « maudit soit votre berbérisme, ô les Brobros ! [Berbères de pacotille] ».

Pour rien au monde, Muḥend U Yeḥya ne jouerait à « l’intellectuel organique ». Ce qui ne veut pas dire qu’il baisse les bras. S’il prend ses distances avec « le berbérisme », il ne renonce pas pour autant à l’engagement politique, il invite ses compatriotes à s’impliquer dans l’action politique. Il est et reste du parti des humbles, des « petits », wid meẓẓiyen, contre les « gros », ihrawanen. Mais ses appels répétés à l’union des opprimés, des igelillen, des « pauvres », ne semblent pas être entendus. Il observe au contraire une docile soumission qui n’en finit pas. À mesure que la colère monte, le désespoir le gagne et, avec le temps, s’installe. Comment tant d’injustices peuvent-elles être commises au vu et au su de tous durant un temps interminable sans le consentement des victimes elles-mêmes ? Car, si elles le voulaient, si seulement elles s’unissaient, elles y mettraient terme ipso facto. Alors sa colère n’épargne plus les « petits » qui, eux non plus, ne semblent pas vouloir mettre un terme à cette domination.

La présentation rapide que l’on vient de faire du travail de Muḥend U Yeḥya pourrait laisser imaginer une littérature manichéenne et pauvre. Il n’en est rien. Même lorsque la position est radicale, sans concession et parfois schématique, elle est toujours servie par une langue savoureuse, riche, jamais prise en défaut. De plus, pour être important et récurrent dans le travail de Muḥend U Yeḥya, cet aspect « politique » n’est pas l’unique sujet qu’il aborde.

Il évite les clichés. Le texte consacré à Khomeiny ne décrit pas la révolution iranienne comme un banal phénomène rétrograde, extérieur à la société algérienne et qui aurait pour théâtre un pays étranger et lointain. Il relate la prise de pouvoir de l’Ayatollah avec des accents qui font écho dans la foi populaire. La victoire sur « Satan » nous parle et laisse percevoir des leviers susceptibles de fonctionner dans notre culture.

Comme tout écrivain, Muḥend U Yeḥya aime le mot juste. Sa phrase charrie du sens, donne à ses personnages une vérité qui vous saisit. La jarre de Pirandello, Tacbaylit, est aujourd’hui sans conteste la pièce la plus connue de Muḥend U Yeḥya en Kabylie. Les personnages de Wejṭuṭi et de Jeddi Ibrahim sont des héros populaires. N’est-il pas curieux de constater que c’est cette pièce qui a obtenu le plus grand succès en Kabylie même ? Cette fresque légère du monde rural kabyle où les « mouvements élémentaires de l’âme humaine » sont mis en relief par une langue pleine de sève a touché les cœurs. Muḥend U Yeḥya aime à parler du monde des Piluca qui, dans leurs rêves les plus fous, s’imaginent buvant du petit lait et mangeant des sardines à satiété. Là est le monde qui attendrit Muḥend U Yeḥya, celui qu’il s’applique à nous restituer avec une sensibilité rare.

Lorsque affichant un cynisme derrière lequel il se retranchait, pour éviter de répondre aux sollicitations qui le pressaient, entre autres, de procéder à la réédition de son travail, en répondant par son sempiternel « Pour qui ? Pourquoi ? », je lui fis remarquer que le désintérêt qu’il affichait avec tant d’ostentation était en soi la marque d’un attachement fort. J’eus la surprise de le voir fondre : « C’est vous, les Kabyles, qui m’avez rendu malade » lâcha-t-il au bord des larmes sur son lit d’hôpital.

Perceptible à la violence de son propos, la désespérance s’entend aussi au son de sa voix tendue qui s’éraille au fil des cassettes.

La voix tendue trahit l’angoisse qui l’étreint au fil des enregistrements. Ce cheminement fait penser au voyage de Si Mohand vieilli, souffrant à chaque étape, qui le ramène au pays natal et finalement à Aseqqif n ttmana. Tout autre est cependant l’itinéraire de Muḥend U Yeḥya à qui le retour au pays natal n’a pas apaisé l’âme. À peine le conforte-t-il dans sa désespérance. Je n’ai pas retrouvé dans ses ateliers, auxquels il m’est arrivé de me rendre quelques fois, la fièvre créatrice qui l’habitait au début des années soixante-dix. Le vrai voyage, il l’a fait sur lui-même. Opposé à toute réédition, « Pour qui ? Pourquoi ? », répondait inlassablement celui qui semblait avoir perdu foi même dans la grandeur d’âme des « petites gens ». Il invite à regarder ailleurs, vers l’Asie, les Chinois, les Tamouls… Puis le silence, la fin.

Extrait d’une étude publiée dans la revue « Etudes et documents berbères » (N°24). Nous la publions ici avec l’autorisation de l’auteur.

*M. Sadi : Professeur agrégé en mathématiques à l’Université de Paris. Ami de longue date de Mohia.

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SAMI ALLAM

Abdallah Mohya, c’est d’abord un membre de ma famille. Au fait, c’est le cousin à ma mère. On s’est croisés quelques fois dans le cadre familial. C’était quelqu’un de silencieux, toujours à l’écoute des autres, il disait ce qu’il fallait au moment où il le fallait. Je l’ai vu pour la dernière fois en 1993, lorsqu’il est revenu en Algérie pour rendre visite à sa famille. Je garde de lui l’image d’un homme réservé, tendre et aimant quoiqu’il n’eût eu jamais assez de temps pour être plus présent parmi nous. Il s’est entièrement consacré à son œuvre ; j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi acharné dans le travail. Par ailleurs, j’ai adapté et joué son fameux monologue « Urguagh Mmuthegh ». Vu que ce dernier est assez court (15 minutes), j’ai choisi d’ajouter quelques détails tout en restant fidèle au texte. Ce faisant, j’ai réussi à rendre hommage à Mohya dans l’adaptation en citant quelques souvenirs d’enfance que j’ai recueillis dans la famille lorsqu’on parlait de lui et que mes tantes racontaient de vieilles anecdotes à son propos. J’ai aussi joué dans « Sinistri » adapté et mis en scène par Kamel Iaiche. Je tiens aussi à préciser que la majorité des personnages de Mohya, même ceux de ses adaptations, sont inspirés de personnages réels qu’il a connus en Kabylie pendant sa jeunesse. C’est pour cela qu’en écoutant ses adaptations, on ressent une familiarité avec l’homme ou la femme kabyle dont il raconte les aventures. Car ce sont là des personnages bien en chair ; d’où l’aspect authentique et réaliste de son œuvre. Il demeure, par ailleurs, que celle-ci a une dimension universelle. C’est un immense créateur.

Propos recueillis par : Sarah H.

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Youcef Laylali

«Il m’appelait Mr Youyou… »

J’étais un brut de coffrage comme tous les Algériens.  Ca faisait vingt ans que j’ai  quitté l’Algérie pour la France. J’ai rencontré  Mohia au début des années 80 à Ménilmontant ; je ne me rappelle plus comment ça s’est passé, de quoi on a discuté. Ce n’est pas évident car avec le recul il y a une dimension affective qui prend le dessus dans mon récit. Mohia était  déjà connu dans les années 70  dans le cercle restreint de notre village à Iferhounen où ses cassettes audio nous parvenaient. Nous étions une petite pépinière de «  brobros communistes »,  on se reconnaissait dans ce qu’il disait, ses paroles étaient comme une bouffée d’oxygène. Une amitié solide s’est vite tissée entre nous. Alors arrive la pièce de Tacbaylit où  je m’emballe dans ma première expérience théâtrale et c’était un succès. Suivra « Si Parttuff », « a min yetsrajun rebbi »,  qu’on  jouait en kabyle avec Mohia, Djaafar Chibani, Nafaa Moualek et moi-même ; c’était impressionnant.  Mohia était un amoureux de  sa culture   kabyle dans son sens le plus simpliste et humain, pour lui c’était un art de vivre. Le jour où j’ai ouvert mon premier restaurant à Paris, il m’a ramené, pour me féliciter, un paquet de café, un kilo de sucre et des œufs si je me rappelle bien, comme font les  vielles de chez nous. Il aimait cet aspect simple des choses si profondes dans leurs sens, et il tendait à fréquenter les gens simples comme moi et d’autres. D’ailleurs je me posais toujours la question pourquoi Mohia, grand intellectuel qu’il était, m’a laissé entrer dans son univers.  Très rigoureux dans sa pensée et exigeant une totale fidélité à la culture kabyle, c’est lui qui a eu l’idée du nom de mon deuxième restaurant Taninna, un espace de 400 m² à deux niveaux  qui est devenu un pole de rencontre entre tous les Algériens notamment les artistes, et où on exposait des œuvres de peinture, des livres, etc. C’est lui qui s’est chargé de la syntaxe du menu, il  désignait ce qu’on doit appeler spécialité berbère, par spécialité de l’Afrique septentrionale, il détestait l’usage du mot « berbère ». Après  la fermeture, vers 2 heures  du matin  je l’appelais  à chaque fois pour demander de ses nouvelles, et  à chaque fois il me demandait comment est passée la journée, combien d’assiettes j’ai vendu, combien de morceaux de viandes et moi à mon tour je l’interrogeais sur son « Akhtoutes » (ses  gribouillages ) et il me répondait  « je me suis  réuni  avec  les vieux , nejmaa-gh uked Imgharen-ni , c’est-à-dire, les les sages, les philosophes grecs. Il créait et écrivait en permanence sur son « Ajouaq » (son ordinateur), et il me disait souvent «  c’est eux qui me maintiennent en vie… ». Outre les vieux de la philosophie, Mohia aimait aussi discuter avec les vieux kabyles. D’ailleurs il a enregistré trois films où il a interviewé des personnes âgées ; parmi eux Ammi Hmed, moi et mon père aussi. Il avait le projet d’en faire une synthèse autour de l’existence, l’exil, les choses de la vie, avaient à ses yeux de la valeur culturelle et morale. Il s’intéressait à la philosophie kabyle dans le sens le plus noble, et étant donné qu’il avait plusieurs cordes à son arc, à savoir la poésie, le théâtre, la linguistique  et la philosophie, il atteignit  la noblesse de l’écriture avec la dimension d’un homme sage en colère. Dans son travail on relève un ordre de génie.  Un jour, Kateb Yacine le lui reconnaissait, en lui disant «  tu as pu réaliser ce dont moi je rêvais de faire » en faisant allusion à la promotion de langue maternelle.  Il était très rigoureux  et ne tolérait pas la médiocrité.  Une fois je lui ai proposé de prendre un frigo de mon restaurant qu’il a refusé au départ, puis un jour il revient le récupérer ; alors j’appelle mon frère pour le lui transporter de la gare de Lyon jusqu’à son domicile mais il a refusé et je le vois prendre le frigo  sur un cadi en me disant « moi je suis autonome, il faut apprendre l’autonomie ». Il m’a marqué à jamais, je ne le remercierai jamais assez pour ce qu’on pu partager avec lui. Trois personnes ont marqué ma vie, Kateb  Yacine,  Slimane Azem et Mohia, dans leur vécu avec  La souffrance, qu’elle s’appelle Nedjema ou autre c’est « Chiadha n’ tmurth ! » (La brûlure du pays). Le but de Mohia était de ramener le kabyle à l’essentiel.

Propos recueillis par: F. Baroudi

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Boubeker Almi

« Il m’appelait Mr. Koukou »

Peu de gens maitrisait le kabyle dans son sens le plus profond, comme le faisait Mohia, inspiré de la philosophie des montagnes. J’avais 31 ans, militant berbériste, je vivais dans la clandestinité et je cherchais à rencontrer Mohia, chose difficile comme l’homme était inaccessible et ne fréquentait pas beaucoup de monde. C’est grâce à une amie qui m’a conseillé d’aller rejoindre les ateliers qu’il animait que j’ai pu le rencontrer, elle me donna l’adresse en me faisant promettre de ne pas le dire à Mohia. J’ai retrouvé là bas le groupe et on a discuté sur beaucoup de choses, il me posait beaucoup de questions sur la Kabylie, les problèmes du mouvement berbériste, et puis il m’a donné son numéro et son adresse au cas où j’aurais besoin de lui. C’est comme ça que j’ai rejoint les ateliers qui se déroulaient chaque samedi et vendredi. On a effectué avec Mohia un travail d’adaptation en kabyle, sur plusieurs ouvrages tout   en dialoguant, en discutant. Il nous orientait mais la décision lui revenait toujours.  Il se défoulait au cours des ateliers, à chaque rencontre on parle de chaque semaine passée. Il  était le maitre de l’adaptation vers le kabyle, et sa curiosité était immense quant à la recherche dans ce domaine. Il faisait attention au moindre détail en comparant les accents, les dialectes et les expressions qui diffèrent d’une région à une autre. Il était Infatigable et puisait dans tout. Un jour, alors que nous venions de terminer une adaptation d’une œuvre de Molière, il nous   proposa de s’attaquer à un code de la route !  Il était très distant avec les gens mais  il aimait la bonne compagnie. C’était un homme très sage et clairvoyant mais surtout déçu. Un  jour  il tomba sur une marche de berbériste en 2002, il entendit un docteur dans la foule crier  le slogan « ulac smah ulac ». Hors de lui, il s’engagea dans une autre rue, je l’ai suivi en essayant de le calmer ; « de quel pardon parle-t-il ? On refuse le pardon  quand on nous le demande ! ». Il était conscient de la récupération, et ne rejoignit jamais le discours fallacieux  des « brobros ».  «  Ur ne m’lalara yark ! (On ne se mettra jamais d’accord !), répondait -il quand on le taquinait. Je compte reprendre, pour lui rendre hommage,  une  adaptation que j’ai faite d’une fable  de la Fontaine qui  lui a plu.

 

Propos recueillis par : F. A

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Ath Rvah rend hommage à Mohia

Une stèle commémorative en son honneur

La commune d’Iboudrarene et le village Ath Rbah en collaboration avec la direction de la culture de Tizi Ouzou commémorent le sixième anniversaire de la disparition du dramaturge d’expression amazigh Mohia.

Hier, les festivités commémoratives ont débuté dans la matinée par une cérémonie de recueillement à laquelle ont pris part les autorités locales et une foule nombreuse composée d’amis, de proches et d’hommes de théâtre. Ces derniers ont procédé au dépôt de gerbes de fleurs au cimetière du village natal du défunt. A la même occasion, une stèle commémorative érigée en sa mémoire a été inaugurée. Une façon de lui rendre un hommage et se rappeler  pour toujours  sa contribution exceptionnelle à l’enrichissement de la culture kabyle. Selon les organisateurs, notamment l’APC d’Iboudrarene, «la seule récompense que nous attendons est la continuité dans la lignée de ce grand homme. Pérenniser son engagement pour  sa langue maternelle, son identité et les causes qui lui semblaient justes. Son œuvre est un trésor qu’il est impératif de préserver».  Pour sa part, le P/APC la commune d’Iboudrarene, M. Lakehal Abdeslam  a souligné que le défunt Mohia, est une référence. «Pour  assurer la prospérité dans l’avenir, une vision qui consiste à renforcer les capacités de tout un chacun et à encourager les jeunes talents est indispensable.  C’est grâce aux capacités de produire de nouvelles idées et de les amener sur le terrain qu’on peut garantir la relève ». Pour mettre en valeur l’œuvre de ce dramaturge et de tant d’autres de la région, par ce qu’elle en a tant enfanté : «Nous avons de nombreux projets, sans parler de ceux qu’on a déjà réalisés », a-t-il dit. « Malgré les problèmes  financiers et fonciers qui nous ont handicapés. Nous militons à pieds d’œuvre pour sortir cette région de l’isolement. La réalisation d’un centre culturel, dans lequel on accueillera de tels événements verra bientôt le jour. Il est aussi souhaitable d’en fonder d’autres pour encourager les échanges avec l’ensemble des organisations et institutions culturelles les quatre coins du pays».

Pour conclure cette journée de commémoration, la fameuse pièce « Sinistri » de Mohya, a été présentée au public par la troupe du Théâtre régional Kateb Yacine de Tizi-Ouzou.

Idir Ammour

 

 

 

 

 

 

 

 

December 20, 2010 at 10:00 Leave a comment

Le portail du consommateur algérien

conso-algerie.net vise à informer le consommateur sur ses droits, à le sensibiliser sur son rôle dans une économie ouverte et à renforcer le dialogue existant entre consommateurs, entreprises et autorités publiques.
Financé par le programme FACICO et issu du partenariat entre le Ministère du Commerce et les associations de protection et de défense des droits des consommateurs algériens, ce site représente les intérêts et la position de toutes les associations de protection et de défense des droits des consommateurs et entend être le portail de référence du mouvement associatif consumériste algérien.
Son contenu et sa gestion sont assurés par l’Union Nationale de Protection du Consommateur, l’une des associations algériennes ayant une vocation nationale.
Les acteurs du mouvement consumériste algériens sont des associations non gouvernementales, sans but lucratif. La liste des associations participant à ce site est accessible par la rubrique « annuaire ».
Au sens des lois n° 90/31 du 4 décembre 1990 relative aux associations et n° 09/03 du 25 février 2009 relative à la protection du consommateur et à la répression des fraudes, les associations de protection et de défense des droits des consommateurs ont pour mission de :
1- informer le consommateur sur ses droits et de le sensibiliser sur l’importance de son rôle dans un marché ouvert, pour qu’il
soit vigilant, conscient et responsable sur le plan socio-économique;
2- assister les consommateurs, protéger et défendre leurs intérêts ;
3- conseiller les consommateurs et les informer sur tout ce qui concerne leur sécurité et leur inculquer les principes de bonne
gouvernance et de civisme ;
4- représenter les intérêts des consommateurs auprès des instances institutionnelles et devant les autorités judiciaires ;
5- promouvoir la culture du dialogue entre consommateurs, entreprises et autorités publiques ;
6- participer à l’élaboration de toute politique ayant un impact sur le consommateur algérien.
Savoir choisir, utiliser, critiquer un produit ou un service, savoir se défendre
et revendiquer ses droits est un acte de civisme

http://www.conso-algerie.net/

November 23, 2010 at 15:34 Leave a comment

Mohamed Arkoun : penser l’impensé pour s’en sortir

« Comme d’autres phares, Mohamed Arkoun vient d’achever son voyage dans la nuit du monde culturel arabo-islamique. Il a été un point de la cohésion et un drapeau brandi dans la bataille contre l’ignorance, l’arriération et l’aveuglement vis-à-vis de la connaissance et du progrès, dirigés contre l’être humain » ainsi parle Adonis, l’immense poète syrien sur son ami de combat Mohamed Arkoun, cet islamologue, philosophe et anthropologue passeur par excellence des trois monothéismes, cet enfant d’une Algérie qui atteint les cimes et qui a aspiré la vie durant à une vie où l’on peut être soi sans encourir les foudres des « apostasieurs » et des muftis avec leurs clownesques trouvailles sur l’allaitement de l’adulte et le pipi bienfaiteur de l’âne.

A-t-on jamais daigné convier cet humble bonhomme dans une tribune algérienne pour qu’il nous explique sa théorie de l’islam dans l’histoire, pour qu’il nous dise que cet islamisme qui ne cesse d’effeuiller l’arbre de la raison de tout son feuillage et ramage et qui continue à faire, nonobstant les concordes civiles que l’on décrète à tout va, des centaines de milliers de morts, est tout bonnement et vulgairement « un bruit idéologique » qu’il faille vite réduire à son espace initiatique de bruit déraisonné qui n’a que la mort comme finalité ? Ou alors, pourquoi convie-t-on des Karadaoui, des El Kerni, des Oumrou Khaled, des Tourabi et acolytes, tous ces vendeurs d’un islam salafiste, misogyne, archaïque, homophobe et anachronique ?
La réponse, je le pense, est simple : qu’à-t-on à cirer d’un penseur qui propose un islam humaniste et sécularisé, un espace du vivre ensemble laïque qui respecte toutes les religions et tout ce qui constitue l’espace intime d’un individu avec toutes ses convictions et pensées, un état où il fait bon vivre qui n’et pas l’apanage d’identités nationalistes ou religieuses. Oui, qu’a-t-on à faire d’une telle proposition ? On vivrait ensemble, tu ne serais plus mon ennemi, on aspirerait à un partage égal de l’espace public et subséquemment des richesses du pays, de ses cultures, de son histoire qui pareillement en serait sécularisée pour reprendre l’expression historique cher à notre imminent historien Mohamed Harbi. Car, comme plaide notre islamologue à cette sécularisation immanquablement à venir comme condition sine qua non pour éviter « le choc des ignorances » (identités dogmatiques et nationalistes) et « l’ignorance sacrée », afin que l’on puisse enfin r-entrer (entrer à nouveau) dans l’histoire, Mohamed Harbi plaide, pareillement, en faveur d’une lecture de l’histoire sécularisée ; sécularisée de toute idéologie, contextualisé dans le fait historique et incorruptible par le gouvernant. Quelle est cette dictature qui accepterait que tous les citoyens, quelque que soient leurs places en société, deviennent égaux de droits et de devoirs ? Quelle est ce tyran, ce corrompu, ce voleur de deniers, ce violeur de valeurs qui accepterait que cesse son pays d’être l’île aux pirates où l’on partage le trésor pendant que se pourlèchent leurs babines des millions de claque-dents, de crève-la-faim, de va-nu-pieds, de pauvres gens, dans l’attente inexorable que se détache une quelque miette de la table des pirates ? On n’en a pas encore cette engeance capable de préférer l’histoire… à la gloire.

Mohamed Arkoun, si je puis exprimer en d’autres mots une vieille pensée Kabyle, est ce furoncle qui a éclaté dans le corps malade et qui en a révélé violement une purulence caractéristique, généralisée ; un mal que l’on ne peut guérir à coups de rafistolages ou de maçonnages quelconques. Il nous dit en termes on ne peut plus crus : l’islam a cessé d’être réfléchi et de réfléchir à partir du 13e siècle. C’est vous dire qu’avec Averroès (Ibn Rochd) en Andalousie, que d’aucuns disent être le fondateur de la laïcité1, l’islam a cessé d’avancer dans le temps et d’assumer l’histoire. Il en était devenu la propriété exclusive des muphtis, des savants de foi attitrés, des imams zélés qui en ont élevé une forteresse infranchissable où les vigiles sont les idéologues, des muftis qui décrètent les hommes apostats ou mécréants dont le sang mérite d’être d’emblée versé. Du reste, ça a commencé avec le philosophe Averroès lui-même. Les autorités ne l’avaient-elles pas décrété hérétique, ne l’avaient-elle pas contraint à l’exil, ordonné de brûler ses livres ? Il venait de commettre l’innommable : « Il ancre la philosophie dans la réalité sociale. Il s’agit de fonder en droit l’existence du philosophe dans la cité musulmane, ce qui aboutit à cet évènement singulier dans l’histoire : la philosophie se trouve ainsi légitimée aussi bien aux yeux du droit de la société, qu’à ceux de la loi religieuse »2. Averroès était le dernier philosophe de l’islam classique qui proposait le retour au modèle aristolicien et au rationalisme en défendant l’acte et le droit de philosopher sans qu’on l’on soit apostasié ou accusé d’impiété. Le monde musulman a-t-il jamais réussi depuis à enfanter un courant philosophique de la taille des Moutazilites ? Une mystique et un regard aussi profond que celui d’Ibn Arabi ? Une œuvre qui puise dans le divin et la réflexion existentialiste comme celle d’Abou El Alla El Maari ? Des débats aussi hardis entre les philosophes ? Pour sûr que non.

La philosophie est la mère des sciences. Le foisonnement philosophique et l’existence de la question philosophique sont un gage pour construire une société de compromis, de débats, de construction commune, de partage et du vivre ensemble. Des technicistes ne se satisferont point du raccourci. Comment ? diront-ils. Eh bien, c’est aussi simple que concis, l’avenir d’une société se joue dans une classe où un enseignant explique aux futurs citoyens c’est quoi la laïcité, c’est quoi le destin, c’est quoi la croyance, c’est quoi le libre arbitre et si l’enseignant considère que l’on a le droit de poser certaines questions et non pas d’autres c’est que la brique posée sur le grand édifice qu’est la société de demain est partie pour édifier non pas une maison qui donne sur le monde et où l’on peut coexister sans coup férir mais, bel et bien, une prison où la vie est supplice qui donne sur la négation, la dictature, le rejet et la haine de l’autre.

« Les lumières » se sont à juste titre saisi de la philosophie et ont en posé la question comme piédestal de construction sociale et sociétale. D’où est né du reste la laïcité dans les contours politiques et sociologiques que l’on connaît, et inhérents aux sociétés d’où sont parties ces Lumières. Ainsi, avons-nous une laïcité française assimilationniste et une laïcité anglo-saxonne ou hollandaise tirant plus au moins vers une sorte de communautarisation. Faudrait-il que l’on parle de la laïcité américaine avec ses dérives religieuses délétères pour le vivre ensemble ?

La philosophie est l’antidote de la pensée unique et « uniforme ». Mohamed Arkoun dénude justement ce monolithisme de la pensée qui fait de l’élève, le futur citoyen, le futur médecin, le futur éboueur, le futur pompier, le futur ministre, le futur ingénieur, le futur maçon, etc., un consommateur du savoir où le sacré empêche l’émergence de l’intelligence et nous explique ce monopole de « la violence légale » par « les gestionnaires du sacré » reprenant les termes de Max Weber et du « Fait coranique » en ce qui concerne l’islam pour empêcher toute approche qui utilise les outils de la connaissance scientifique dans son étude parce que dit Mohammed Arkoun : « Il est évident qu’en islam, comme en chrétienté et dans le judaïsme, la symbolique se dégrade en codes juridiques, en rituels mécanisés, en doctrines scolastiques, en idéologies de domination. On peut suivre cette dégradation depuis la mort du Prophète, en 632 »3. Mohamed Arkoun dit que l’on a puisé dans le texte coranique une idéologie de « sacralisation et transcendantalisation »4 qui obstrue toute évolution, bannit toute interrogation, plaçant ce qui doit être pensé dans l’impensable et l’impensé, l’immuable, l’irréprochable ; interdisant ainsi, ou pire, menaçant de mort tout auteur d’une étude qui propose de soumettre le fait coranique à l’histoire (historicité), à la sociologie, à l’anthropologie, aux sciences humaines en général, comme Nasr Abou Zeid en Égypte, Ahmed El Baghdadi au Koweït, Mohamed Abid El Jabiri au Maroc. Car, « Ce que la pensée théologique présente comme une « orthodoxie » religieuse est dévoilée par la sociologie et l’anthropologie religieuses comme l’idéologie de chaque groupe pour imposer sa suprématie »5. Des idéologies qui empêchent toute interprétation existentielle, c’est-à-dire à lumière de que l’on vit dans le présent et au service du besoin social tout aussi présent.

Le monde musulman en est venu à une vulgaire décalcomanie de la foi où dieu, pour reprendre l’expression de V. Hugo, est un rôtisseur qui épie la faute du pécheur. La preuve en est que Karadaoui, le pape de l’islam pour ainsi dire, écouté religieusement par des centaines de millions de gens, ose discourir sur la physique, sur la chimie, sur la biologie, etc. ; n’a-t-il pas énoncé que la masturbation féminine tue ? Du reste le même à apostasier Mohamed Arkoun et à l’accuser de ne même pas croire en la Charia islamique6. Car, bien entendu, « le prophète » zélé en veut au professeur de ne considérer ce qu’il appelle « Sahwa de la Oumma » (éveil de la nation) de par ces soubresauts galvaniques et hystériques qui parcourent les sociétés musulmanes que comme une quête du dormeur de la position idoine pour prolonger son sommeil et s’y enfoncer à ne plus s’en réveiller. Et puis, Mohamed Arkoun ne croit point à ce que l’on nomme la religion vraie. Il n’y a pas pour lui de guerre juste, pas plus qu’il y en ait une religion vraie, à l’instar de celle prônée par le pape Benoit XVI pour le catholicisme ou Karadaoui depuis belle lurette pour l’islam. Il y a, n’a-t-il jamais cessé de dire dans ses livres, dans ses conférences dans toutes les tribunes où il était amené à émettre sa façon de voir, l’islam dans l’histoire, le christianisme dans l’histoire, le judaïsme dans l’histoire… et cette idée de religion authentique est une chimère et est d’une « naïveté extrême ». L’islam tout au long de son histoire a été modelé, conçu, réfléchi, imaginé par les cultures, les sociétés, les structures sociales avec lesquelles il interagissait. Même le mouvement réformiste des Oulémas fondé par Ibn Badis en 1931 avec lequel on ne cesse de nous bassiner ne proposait qu’une seule chose : annihiler toute pensée qui tient du païen et qui ne soit pas islamique. Y compris tout ce qui est berbère, tout ce qui fait l’anthropologie intrinsèque des algériens. Ne doit y subsister que l’islam comme référent et l’arabe comme langue. Nous avons tous en tête le fameux slogan d’Ibn Badis : Le peuple algérien est musulman, et fait partie de l’arabité… celui qui doute de cette origine ment. Bien entendu, on trouvera toujours à dire qu’il voulait dire ceci ou qu’il répondait à un quelque besoin momentané.

D’abord, faudrait que l’on soit d’accord avec la définition religieuse donnée à une société : une Algérie musulmane. N’avons-nous pas le droit de penser une Algérie qui soit réceptacle douillet aussi bien du croyant que du non-croyant, du musulman comme du non-musulman ? Une Algérie algérienne où l’homme n’est pas un croyant, mais un citoyen avec des devoirs et des droits pour interagir dans son espace citoyen, qui n’ait aucun dividende de par ses convictions profondes ni n’en d’inconvénient du reste, tant justement elles relèvent de l’intime, du personnel. Ensuite, dire que l’Algérie est arabe est tout bonnement d’une ignorance abyssale. Enfin, affirmer que quiconque ose pourfendre ce que l’on hisse idéologiquement à la certitude ne laisse plus aucune place au débat. Nous sommes d’emblée dans le dogmatique, dans l’intouchable. Ainsi, a-t-on érigé une stèle titanesque pour l’erreur dans les enceintes des universités et des écoles algériennes et maghrébines en général. Des espaces où l’on définit l’algérien, voire le maghrébin ou l’africain du nord musulman et arabe et où l’on fait fi de toute l’anthropologie et l’histoire qui ont façonné ce même algérien ou maghrébin : « il y a le maghrébin idéologique, définit par le discours nationaliste (et religieux) et puis, il y a le maghrébin de l’Afrique du nord… pour définir sa personnalité il faut se servir de deux disciplines : l’anthropologie (anthrôpos=homme, Logos=étude : langue, raison, raisonnement, argumentation, le récit mythique… toutes les cultures ont des récits de fondation de la nation, de la mémoire du groupe pour cimenter les membres dans une même référence ; une référence commune représentative de valeurs… et qui dit anthropologie dit berbère, la population première… on fabrique des identités avec des fragment de référence… on fabrique du pouvoir monolithique qui ne peut prétendre à aucune légitimité »7.

Mohamed Arkoun – Qu’est ce qu’un « Maghrébin » ?

Conscient du conditionnement usé par l’état nation ou le groupe idéologique, comme les frères musulmans ou les divers groupes qui puisent dans la religion l’être et le paraître, conscient du danger qui guette les sociétés non-sécularisées, Mohamed Arkoun prend conscience que l’étude de l’islam à la lumière de l’histoire et de l’anthropologie est plus que jamais nécessaire pour recentrer le débat et déconstruire ces montagnes figées du dogme et des tabous qui empêchent la lueur de poindre à l’horizon. Pour ce faire, il fonde et développe « L’islamologie appliquée » : « en constatant et en analysant les contradictions dans la culture de son pays et des pays du Maghreb, ainsi que dans une certaine orientation politique, qui voulait réintroduire l’islam-après la fin de la période coloniale. Elle s’occupe d’étudier les problèmes politiques tels qu’ils apparurent après la décolonisation, c’est-à-dire au moment où les pays arabo-musulmans gagnent leur indépendance. Mohamed Arkoun fait remarquer que les hommes politiques refusaient alors la prise en compte de l’histoire de l’Islam et de la culture arabe, ainsi que les particularités culturelles, sociales et anthropologiques des pays du Maghreb. Cette discipline analyse les contradictions d’une histoire ainsi que les différences entre le monde musulman et le monde occidental et les différents discours qui les expriment. Elle ne s’oppose pas à l’islamologie classique dont elle utilise les acquis les plus fiables dans la critique philologique et historique des grands textes classiques. Elle prend en charge la relecture anthropo-historique de ces textes en intégrant les interrogations nouvelles et les explorations les plus récentes de la connaissance pluridisciplinaire. Parmi les tâches théoriques les plus éclairantes pour les débats en cours sur l’islam, l’Union européenne et l’Occident, on soulignera l’actualité des chantiers de la Critique de la Raison islamique et ceux de l’impensable et de l’impensé dans la pensée islamique contemporaine. »8

Cependant, les pourfendeurs du penseur n’hésitent pas à le traiter d’orientaliste qui n’a cure des réalités sociales propres aux sociétés musulmanes. À savoir que son œil est pollué dans son objectivité scientifique par le regard acquis de l’occident, par son éducation aux mains de pères blancs, par son parcours à travers les universités occidentales. Ce qui est totalement faux. Mohamed Arkoun est un anticolonialiste invétéré et a toujours lutté sur deux fronts ; pour lui l’orientalisme comme l’islamisme ont, les deux, échoué a proposé une solution du vivre ensemble à ces sociétés : « J’ai dit que l’approche orientaliste des sociétés musulmanes s’interdit précisément le diagnostic parce que l’orientaliste refuse de se mêler de questions qui ne le concernent en rien en tant que citoyen de sociétés occidentales. L’intellectuel musulman qui souffre avec les siens des maux de la société se doit, au contraire, d’insister sur le diagnostic froid, précis, sans complaisance, sans concession aux évocations nostalgiques des origines perdues, des sources de l’islam primitif souillées, taries par un Occident iconoclaste et athée ! Autant dire que l’intellectuel musulman doit, aujourd’hui, se battre sur deux fronts : celui de la pratique des sciences sociales selon le style désengagé, narratif, descriptif de l’orientalisme ; celui de l’apologie offensive/défensive des musulmans, qui compensent par l’affirmation dogmatique et le discours d’auto-fondation, les atteintes répétées à « l’authenticité », à « l’identité » de la personnalité islamique »9.

Par ailleurs, si Mohamed Arkoun considère que l’on doit séculariser nos sociétés, il n’en est pas moins intransigeant quand il s’agit de définir ou de redéfinir la place de la religion ou de la croyance en général dans l’espace public des sociétés occidentales. « Le choc des ignorances » comme dit-il, est désormais un phénomène qui parcourt même les sociétés sécularisés. L’on assiste depuis le 11 septembre 2001 à une « extrême-droitisation », pour reprendre une expression qui fait son chemin dans les milieux politiques français de gauche, des mouvements politiques occidentaux de droite. Les identités « idéologiques », voire meurtrières, disait Amin Maalouf, qui ont le vent en poupe menacent plus que jamais le fragile compromis des sociétés laïques. Le heurt fracassant des extrémismes augure de mauvais jours à venir. C’est dire que « l’inter-culturalité » est plus que jamais urgente dans lesdites sociétés, dans toutes les sociétés du reste, afin d’humaniser le rapport à l’autre…

Onelas


1- Majid Fakhry (2001). Averroes : His Life, Works and Influence. Oneworld Publications. (ISBN 1851682694)
2- http://fr.wikipedia.org/wiki/Averro…
3- http://members.chello.nl/rphaleber/…
4- Ibid
5- Ibid
6- Lire l’article de Adel Sayad sur le journal arabophone el Fadjr, page culturelle, titré : El Karadaoui apostasie le professeur algérien Mohamed Arkoun.
7- http://www.youtube.com/watch?v=M5IV…
8- http://fr.wikipedia.org/wiki/Islamo…
9- Ibid

P.-S.

À suivre…

Article paru initialement au :

http://izuran.org/mohamed-arkoun-penser-l-impense,555.html

October 19, 2010 at 10:45 Leave a comment

Debat au sujet de la transcription de l’amazigh en Algerie

Débat au sujet de la transcription de tamazight/kabyle et du choix des caractères. Le débat a pris une tournure idéologique mais a été nourri par des spécialistes et des linguistes.

Continue Reading September 8, 2010 at 09:20 3 comments

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