Tajmilt i Muhya, Hommage a Mohia
December 20, 2010 at 10:00 Leave a comment
Périphrase
Par : Sarah Haidar
Oraison
Seul dans sa chambre, dans le froid vicieux de Paris, l’esprit surchargé de rêves, de verbe et de ratures, la main raidie par la passion d’écrire, savourant douloureusement le vertige du premier jet de mots. Mots savants, précis, simples et tendres. Poésie d’amour ou de colère, fiévreuse et délicate, secouée par un vent du Sud qui viendrait d’Ath Rvah, de cette maison abandonnée où l’enfant vit le jour, défiant la stérilité des traditions misogynes. Cette nuit d’automne où la mère, qu’on croyait, qu’on voulait stérile, donna naissance à un certain Abdallah ; premier garçon, dernier lien avec les choses réelles ; avant de sombrer, elle la rejetée, la méprisée, dans les profondeurs d’une démence salutaire. Mais dans cette chambre grise de Paris, l’enfant devenu homme libre et triste, se bat toujours avec ses démons, se blesse volontiers pour que la plaie dise sa poésie, pour que le sang chaud des lettres abreuve la terre natale. Il sculpte les feuilles, les tarabuste et les provoque pour que naissent ces personnages improbables mais tellement vrais, ces Cheikh Ahechraruf, Si Pertuf, Pilucha, Sinistri, Si Kassi, Muh n Muh… Ils sont là, devant lui, vivants et transpirant l’odeur enivrante du sol kabyle. Ils font de l’ombre à leurs prédécesseurs ; ces hommes et femmes étrangers, tirés de leur douce Europe et jetés, sans ménagement, dans la poussière étouffante des souks et des villages de Kabylie. De même, la rime, giclant de la meurtrissure, comme une hémorragie torrentielle, comme un cri dément, se propage à une vitesse hystérique sur la blancheur, toujours vaincue, des feuillets. Revisitant Prévert, Brel, Ferré, Brassens, Boris Vian et tant d’autres, il les a tous fécondés de textes dont on refuserait d’admettre toute autre origine que celle de notre poète. Lorsque l’on pleure avec le prisonnier de Berouaguya, lorsque l’on tremble sous la torture de « Muh n Muh », ce pauvre bûcheron mort en silence parce qu’il ne voulait déranger personne, lorsque l’on succombe à l’ivresse incontrôlée de « Win yezzertin » (Le déserteur), on est loin de penser aux auteurs « originaux », on ne pense pas même à faire la comparaison entre version française et kabyle. Car la vérité, notre vérité, naît et meurt dans le verbe haut de notre poète ; elle lui appartient et à lui seul ! Mais dans cette chambre froide de Paris, l’homme penché sur ses feuilles, triturant ses cassettes pour redonner à l’oralité sa couronne perdue, ne se contentait guère d’inonder notre pauvre culture « moyenâgeuse » des lumières venues d’ailleurs. Il créait aussi, mais timidement, s’excusant presque de le faire ! Dans « Achuth ssirk agui » (C’est quoi ce cirque), il chope en plein vol vers l’oubli, une petite brève du quotidien « El Moudjahid » qui rapporte le décès d’un SDF anéanti par le froid tyrannique d’Alger. Naît alors l’un des poèmes les plus poignants de son répertoire, où se mêlent dans une redoutable esthétique, dérision et tragédie : « Tsitt agui i kyezran imi thebrtsakhedh afu krottoir amzun dha zguer g battoir kechi ur thellidh dha sekrane » (Je t’ai vu de mes propres yeux, affalé sur le trottoir, tel un bœuf aux abattoirs, toi qui n’étais même pas ivre). Ainsi commence un texte dit par une voix chevrotante, triste, furieuse. L’auteur, lisant dans les pensées des policiers qui viennent s’enquérir de la situation, réprimande le pauvre malheureux : « Comment oses-tu le faire ici, au beau milieu de la belle Alger, mourir de faim comme un rat d’égout ? Espèce de vaurien, t’aurais quand même pu devenir directeur, commissaire de parti, notaire à Paris, au lieu de venir ici crever comme une bête de somme trop usée ». L’auteur, sadique et non moins masochiste, poursuit ainsi ses tirades avant de préciser, toujours en se mettant dans la peau des autres, « Ils t’ont emmené sur leur brouette. Vas, tu n’as plus à t’en faire pour ce monde. Nous venons tous de la terre et nous y retournons. Mais, pour ton enterrement, tu n’auras pas droit au cérémonial religieux. Le Cheikh ne donne pas sa bénédiction à n’importe qui ! ». Et dans cette chambre humide de Paris, lui le poète, le dramaturge, l’homme de lumière, a construit un édifice flirtant avec les nuages et plongeant ses racines dans les profondeurs les plus lointaines de notre terre. Cet ouvrier du verbe, cette force « monstrueuse » de la nature, cette pluie rédemptrice du dieu Anzar, s’appelle Mohia. Et cela fait six ans qu’il nous a quittés. Mais le deuil, nous ne l’avons pas encore fait…
________________________________________________________________________________
Cela fait 6 ans qu’il nous a quittés
Ainsi parlait Mohand U Yahya
« Nul n’est prophète en son pays… » . Proverbe grec.
Six ans après sa disparition, l’ombre de Mohia (dit Muhand U Yahya) subsiste dans les mémoires. Comme un prophète, sa voix se fait entendre aujourd’hui par une génération qui l’a peu ou pas du tout connu. Car solitaire et marginal, l’homme redoutable des « kabitchous… » -comme il se plaisait à qualifier les siens-, avait comme destin d’illuminer la voie, guider ses semblables et les réconcilier avec leur culture.
Identifier l’homme et son œuvre, relever l’engagement et la démarche intellectuelle chez lui n’est guère difficile. Il suffit de connaître son parcours, les témoignages de ses proches où le peu d’entretiens qu’il a accordés dans les années 80, même si cela reste un domaine encore à explorer. Il était difficile d’approcher Abdellah Mohia à qui la communication signifiait utilité mais pas propagande et qui, en homme clairvoyant, ne désirait guère s’exposer sous les feux de la rampe. Auteur, militant dans à ses débuts, puis poète et dramaturge polyglotte, il parcourait le domaine des langues et s’intéressait de plus près à l’exploitation des langues vernaculaires (arabe et kabyle) comme des canaux transmetteurs des cultures anciennes et universelles ; c’était le fond de recherche majeure de Mohia. Décédé en 2004, Mohia est considéré comme l’un des intellectuels les plus respectables, à la culture immense, de part sa lucidité, son génie et surtout sa rigueur. D’où il tire une reconnaissance unanime auprès des siens, qui frôle à peine le mythe voire même « la récupération ». Cependant, dans ce contexte, l’œuvre de Mohia attise désormais les recherches qui se penchent sur la culture populaire. Lui, en qui Kateb Yacine reconnait la victoire de sa vision sociolinguistique dans la vivacité de la langue maternelle comme la langue la mieux maitrisée de tous. Il a réussi à traduire en kabyle l’image d’une société en mouvement, dan sa culture et ses déboires, à travers des poèmes des adaptations d’œuvres monumentales du théâtre universel comme celles de Bertolt Brecht, Molière, Samuel Becket ou Luigi Pirandello. Mohia, durant cette première période, transmettait outre l’aspiration révolutionnaire et la dénonciation des dictatures, une vision critique de sa propre société qui se révélera comme un moteur de recherche dans la deuxième période de son œuvre, plus mature et plus lucide, nourrie par la déception de voir la cause pour laquelle il luttait, réduite dans le traditionalisme et l’archaïsme. Muni d’un sens inouï de la dérision, il en arrivait même à se moquer des symboliques usés et galvaudés de la culture berbère tels que le « Z » amazigh en le qualifiant de « fourchette » ( affarchidh- ni), même rejet pour le salut par Azul. D’ailleurs à ce sujet, un des proches raconte qu’un jour Mohia alors en compagnie de deux amis dans un restaurant à Paris, se voit salué avec un Azul par deux étudiants ; il se lève brusquement et leur répond : « garde ton Azul pour toi ! ». L’étudiant désemparé, essaye alors de « rectifier » sa gaucherie en laissant un « Salam Alikoum » et là encore Mohia explose de colère « En plus il n’assume pas son Azul ! ». Révolté contre ces formes d’orthodoxie, de manipulation et de dévalorisation de la culture, qui encombre le parcours du mouvement militant berbériste, Mohia était un virulent défenseur de sa culture fondée sur une philosophie et des valeurs, sur lesquelles il cherchait à édifier avec génie, un discours intellectuel contemporain accessible à tous. D’ailleurs Mohia s’est consacré à la fin de sa vie, à la lecture des anciens philosophes grecs, Platon, Aristote, Diogène… « Imgharen-ni » (les sages) comme il les désignait dans sa langue maternelle, faisant une grande recherche sur leurs œuvres majeures pour les traduire en kabyle. Ce travail inachevé qui est considéré comme la troisième phase de l’œuvre de Mohia atteignant le sommet de la maturité intellectuelle, demeure malheureusement inaccessible, car il a disparu de son domicile parisien après son décès ; comme en témoigne un de ses proches « on n’a pas pu trouver la trace du disque dur contenant une matière qui représente presque 90% du travail de Mohia. Ils ont même essayé de faire croire à un cambriolage ! Les personnes responsables se reconnaitront dans ces propos… ». Aujourd’hui Mohia nous parvient à travers quelques études plus ou moins sérieuses faites par des universitaires et des étudiants. Mais la source la plus fiable demeure son héritage : ces enregistrements audio vendus sur les trottoirs de Tizi-Ouzou sous forme de copies piratés. « Une maison d’éditon vend même des centaines d’exemplaires de ces enregistrements, sans aucune autorisation… », nous confie un éditeur. Et certains osent s’accaparer de la propriété intellectuelle, selon un proche. Cependant, mythifier Mohia ne servira certainement pas à préserver son travail profond et important de part son utilité dans la recherche et la continuité de son œuvre sur laquelle doit se baser la reconstruction et la survie de la culture berbère. Il est donc vital de la transmettre à la jeunesse très intéressée par l’héritage qu’a laissé cet intellectuel. La création d’une fondation « Mohia », dont le but serait de recueillir et de préserver l’intégralité de son œuvre, ouvrira certainement beaucoup de pistes concrètes pour ce qui est des questions de fond concernant la culture berbère qui se complaît aujourd’hui dans une image caricaturale, entre récupération politique et traditionalisme irréfléchi. « Cela ne relève pas seulement des l’initiative de la famille, mais aussi de la responsabilité des tous ceux qui l’ont connu et travaillé avec lui… », explique Mouloud, frère de Abdellah Mohia. Autant que faire se peut, la récupération des écrits disparus demeure la préoccupation la plus importante : « on demande aux personnes qui les ont pris, de les rendre s’ils ont un semblant de conscience. Mohia humaniste et son l’énorme apport intellectuel de son œuvre appartiennent à l’humanité entière… », conclut Mouloud Mohia.
Fatma Baroudi
_____________________________________________________________________________
« La fête des Kabytchous » de Nadia Mohia
Un moment intime avec Muhand U Yahia
Même si l’on est naturellement méfiant face aux livres-témoignages publiés par les proches d’un grand artiste après sa mort, on ne peut que s’incliner devant la beauté et l’authenticité de « La fête des Kabytchous » de Nadia Mohia, sœur de l’immense dramaturge et poète kabyle Abdellah Mohya, alias Muhend U Yahia.
« La fête des Kabytchous » n’évoque en rien ces volumes condescendants ou sulfureux que publient généralement la famille ou les amis d’un homme public pour s’attirer une quelconque célébrité par procuration. Nadia Mohia, psychanalyste et ethno-anthropologue, mise au contraire sur la valeur la plus sûre indispensable à la réalisation d’un ouvrage respectable : la transparence. Il ne s’agit pas pour elle de contribuer à la mythification de son frère, cet homme secret et insondable qui offrit à la culture kabyle une œuvre monumentale dont on n’a pas fini de découvrir les trésors. Il ne s’agit pas non plus d’établir un témoignage simpliste ni une biographie classique d’un personnage qui demeurera sans doute, et pour tous ceux qui ont cru le connaître, inaccessible aux étiquetages communs. L’auteure, pleine d’admiration pour son frère mais sachant aussi être critique à son égard, nous livre un mélange savoureux entre récit biographie, analyse psychologique et regard lucide porté sur la société kabyle ; le tout agrémenté par une puissance émotionnelle qui ne laisserait personne indifférent. Ce livre paru en 2009 chez les Editions Achab, commence par la scène douloureuse du rapatriement en Algérie de la dépouille de Mohia. Ensuite, se déchaîne sur le lecteur un flot tumultueux de flash-back où l’on voit le Mohia malade, terrassé par un cancer du cerveau, alité pendant six mois dans un hôpital parisien. Puis, quelques pages plus tard, on le redécouvre, sous une autre lumière : une personnalité complexe, tourmentée aussi bien par le souvenir d’une mère devenue folle que par le devenir d’une culture maternelle, d’une langue et de tout un peuple, dont il s’est toujours acquitté à enrichir l’héritage. Ce Mohia, grand génie devant l’Eternel, qui a laissé derrière lui une œuvre sans précédent, nous est présenté par sa sœur, comme un homme aux colères et aux tendresses imprévisibles, à la fois plein d’espoirs et d’incertitudes, de passions et de désillusions. C’est le Mohia intime, infiniment secret que Nadia nous propose de découvrir. Et ce sont naturellement ses moments de doute et de désespoir qui interpellent le plus le lecteur. Car c’est là que se révèle à nos yeux la dimension tragique de la vie de l’homme et de l’artiste ; lui qui a su autant nous faire rire que pleurer dans ses adaptations et ses créations personnelles. Nadia raconte : « A sa manière, il était pourtant une espèce de ‘‘monstre’’, tant il se montrait insaisissable, impénétrable, inflexible et irascible ; tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses. Il était dans l’excès par son intelligence, par sa lucidité, par sa sensibilité, par sa droiture, par sa modestie, par son rejet des faux-semblants, par sa gouaillerie, par son indépendance, par sa vérité toute entière… Je pourrai le dire moi aussi, comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait, c’était par ses ‘‘qualités abusives’’. Il était habité, poussé par quelque chose sur laquelle il n’avait aucune prise, qui l’entrainait dans une vie cahotante, tout en l’enchaînant en lui-même. ». Muhand U Yahia voulait tout donner à sa Kabylie natale, à cette culture ancestrale toujours menacée par l’extinction ou par la récupération politique. Mais à ses moments de violentes remises en cause, il ne pouvait que constater la difficulté de cette tâche titanesque : « Muhend U Yahya, lui, en était arrivé à cette conclusion lapidaire : ‘‘Ur netturebb’ara !’’ (Nous n’avons pas été éduqués !) Comprenez : ‘‘Nous les Kabyles, nous n’avons pas été construits, étayés, édifiés, orientés dans le bon sens’’. D’aucuns, à la fierté chatouilleuse, trouveraient cette remarque exagérée, voire erronée. En tout cas, elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Muhend-u-Yehya. Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture, pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là, que seraient les Kabyles s’ils n’existaient pas ?), mais aussi, à leurs propres yeux. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. Et comment s’étonner, alors, de leurs difficultés à les résoudre ? ».
Ce témoignage comme beaucoup d’autres n’a en effet pas manqué de soulever d’innombrables protestations de ceux-là même que Mohia appelaient « Les Brobros ». Nadia Mohya, croyant bien faire en restituant la vision critique de son frère (et la sienne aussi) à l’égard de l’autosuffisance et, oserait-on dire, la mégalomanie kabyle, s’est attirée les foudres de quelques lecteurs qui n’ont pu digérer des propos jugés « insultants ». Déjà que le titre du livre en a outré plus d’uns puisque Nadia explique que son frère, 15 jours avant sa mort, affirmait : « Je mourrai le jour de l’Aïd et les Kabytchous feront la fête ! ». Les Kabytchous, ce sobriquet affectionné par Mohia, pour nommer ses compatriotes « un peu par dérision, beaucoup par amour », ne semble pas plaire à ceux d’entre eux qui croient toujours en le mythe de la race supérieure !
Quoiqu’il en soit, force est de constater que Nadia Mohia avait des comptes à régler avec la société kabyle mais aussi avec son frère. Sincèrement, douloureusement, elle nous offre un récit saisissant où le lecteur averti trouvera certainement matière à méditer.
Sarah Haidar
______________________________________________________________________________
TEMOIGNAGES
ILS ONT DIT DE LUI
HEND SADI*
Muhend U Yehya, dramaturge de langue kabyle
Muhend U Yehya est incontestablement l’auteur de langue kabyle contemporain le plus important. Important d’abord par le volume de sa production, la variété de celle-ci, et sans doute aussi par le style qui est le sien. Ses poésies sont chantées par les plus grands artistes kabyles (Idir, Ferhat, Malika Domrane, Djurdjura, Slimane Chabi, Ideflawen, Brahim Izri et Tacfarinas) et son théâtre repris par des troupes anonymes dans les villages mais aussi par Fellag qui mit en scène Sin enni à Bougie. Au début des années quatre-vingt, Muhend U Yehya a été également traduit en arabe et interprété par la troupe parrainée par Kateb Yacine, Ddebza.
Tout le travail de Muhend U Yehya est socialement marqué. Il n’a jamais eu d’hésitation quant à son positionnement politique et social : il honnit le régime algérien. Dès 1972, il dit sa rébellion dans « Ayen bγiγ », (« Ce que je désire »).
En 1973, alors qu’il est en France, Muhend U Yehya publie un texte non signé prenant la défense de tamaziγt dans le premier bulletin d’études berbères de Vincennes sous le titre Taluft yiwet, iberdan atas. Il y marque comme une distance pédagogique par rapport à son sujet en anticipant la réaction du lecteur sceptique : « D acu t ubuqal agi ara tinid, ma yella kra tennid? » écrit-il en s’adressant à celui-ci, « C’est quoi ce machin, diras-tu si, toutefois, tu dis quelque chose ? ». Il argumente patiemment, prend la défense de la revendication berbère, expliquant avec insistance qu’une cause juste reste juste, combien même les arguments développés par ses avocats seraient mauvais. Il compare la cause de tamazight à celle d’un orphelin défendu à l’assemblée du village par un orateur qui n’aurait pas respecté le formalisme de la prise de parole. Faut-il pour autant ignorer la cause de l’orphelin interroge Muhend U Yehya. Dans ce plaidoyer où le gouvernement est identifié à l’ogre des contes, l’auteur affirme sa détermination tranquille : nous resterons devant la porte de l’ogre, sans même y frapper. Mais à chaque fois qu’il sortira, il nous trouvera là devant sa porte conclut Muhend U Yehya qui dit « nous ». Le mot tamaziγt est cité une seule fois. L’auteur ne reviendra plus jamais sur ce thème (avec cette position) qui occupe pourtant l’essentiel de la production des militants du mouvement berbère avec qui il vit matin et soir.
Lorsqu’il en parlera plus tard, c’est souvent pour moquer la grandiloquence d’une expression militante qu’il estime dangereuse et qui l’agace. Le discours vantant la vaillance berbère d’antan l’insupporte. Il le juge dangereux parce qu’il fourvoie les énergies dans des impasses, estime-t-il. Son effort vise à démythifier autant qu’à démystifier. Il raille ses compatriotes : Berbères devient Brobro et Kabyles Kabičču. Il veut les mettre face aux dures réalités qu’ils maquillent par les fables dont ils se gargarisent. Le « berbérisme de l’Oasis de Siwa aux Îles Canaries » l’excède. Ce décalage mythe/réalité, il le vit concrètement dans un café au tenancier surtout soucieux de ce qui rentre dans son tiroir-caisse (cassette n° 4). Il raconte la gymnastique à laquelle il doit se livrer uniquement pour pouvoir apposer une affiche annonçant la représentation d’une pièce de théâtre. Dans ce récit où il avoue être en difficultés au point de n’avoir même pas d’adresse à communiquer à ceux qui souhaitent le rencontrer, il va plus loin, ne reculant même plus devant le « sacrilège », il explose : inaaldin lbiṛbiṛizm n taakum, a libṛobṛo, « maudit soit votre berbérisme, ô les Brobros ! [Berbères de pacotille] ».
Pour rien au monde, Muḥend U Yeḥya ne jouerait à « l’intellectuel organique ». Ce qui ne veut pas dire qu’il baisse les bras. S’il prend ses distances avec « le berbérisme », il ne renonce pas pour autant à l’engagement politique, il invite ses compatriotes à s’impliquer dans l’action politique. Il est et reste du parti des humbles, des « petits », wid meẓẓiyen, contre les « gros », ihrawanen. Mais ses appels répétés à l’union des opprimés, des igelillen, des « pauvres », ne semblent pas être entendus. Il observe au contraire une docile soumission qui n’en finit pas. À mesure que la colère monte, le désespoir le gagne et, avec le temps, s’installe. Comment tant d’injustices peuvent-elles être commises au vu et au su de tous durant un temps interminable sans le consentement des victimes elles-mêmes ? Car, si elles le voulaient, si seulement elles s’unissaient, elles y mettraient terme ipso facto. Alors sa colère n’épargne plus les « petits » qui, eux non plus, ne semblent pas vouloir mettre un terme à cette domination.
La présentation rapide que l’on vient de faire du travail de Muḥend U Yeḥya pourrait laisser imaginer une littérature manichéenne et pauvre. Il n’en est rien. Même lorsque la position est radicale, sans concession et parfois schématique, elle est toujours servie par une langue savoureuse, riche, jamais prise en défaut. De plus, pour être important et récurrent dans le travail de Muḥend U Yeḥya, cet aspect « politique » n’est pas l’unique sujet qu’il aborde.
Il évite les clichés. Le texte consacré à Khomeiny ne décrit pas la révolution iranienne comme un banal phénomène rétrograde, extérieur à la société algérienne et qui aurait pour théâtre un pays étranger et lointain. Il relate la prise de pouvoir de l’Ayatollah avec des accents qui font écho dans la foi populaire. La victoire sur « Satan » nous parle et laisse percevoir des leviers susceptibles de fonctionner dans notre culture.
Comme tout écrivain, Muḥend U Yeḥya aime le mot juste. Sa phrase charrie du sens, donne à ses personnages une vérité qui vous saisit. La jarre de Pirandello, Tacbaylit, est aujourd’hui sans conteste la pièce la plus connue de Muḥend U Yeḥya en Kabylie. Les personnages de Wejṭuṭi et de Jeddi Ibrahim sont des héros populaires. N’est-il pas curieux de constater que c’est cette pièce qui a obtenu le plus grand succès en Kabylie même ? Cette fresque légère du monde rural kabyle où les « mouvements élémentaires de l’âme humaine » sont mis en relief par une langue pleine de sève a touché les cœurs. Muḥend U Yeḥya aime à parler du monde des Piluca qui, dans leurs rêves les plus fous, s’imaginent buvant du petit lait et mangeant des sardines à satiété. Là est le monde qui attendrit Muḥend U Yeḥya, celui qu’il s’applique à nous restituer avec une sensibilité rare.
Lorsque affichant un cynisme derrière lequel il se retranchait, pour éviter de répondre aux sollicitations qui le pressaient, entre autres, de procéder à la réédition de son travail, en répondant par son sempiternel « Pour qui ? Pourquoi ? », je lui fis remarquer que le désintérêt qu’il affichait avec tant d’ostentation était en soi la marque d’un attachement fort. J’eus la surprise de le voir fondre : « C’est vous, les Kabyles, qui m’avez rendu malade » lâcha-t-il au bord des larmes sur son lit d’hôpital.
Perceptible à la violence de son propos, la désespérance s’entend aussi au son de sa voix tendue qui s’éraille au fil des cassettes.
La voix tendue trahit l’angoisse qui l’étreint au fil des enregistrements. Ce cheminement fait penser au voyage de Si Mohand vieilli, souffrant à chaque étape, qui le ramène au pays natal et finalement à Aseqqif n ttmana. Tout autre est cependant l’itinéraire de Muḥend U Yeḥya à qui le retour au pays natal n’a pas apaisé l’âme. À peine le conforte-t-il dans sa désespérance. Je n’ai pas retrouvé dans ses ateliers, auxquels il m’est arrivé de me rendre quelques fois, la fièvre créatrice qui l’habitait au début des années soixante-dix. Le vrai voyage, il l’a fait sur lui-même. Opposé à toute réédition, « Pour qui ? Pourquoi ? », répondait inlassablement celui qui semblait avoir perdu foi même dans la grandeur d’âme des « petites gens ». Il invite à regarder ailleurs, vers l’Asie, les Chinois, les Tamouls… Puis le silence, la fin.
Extrait d’une étude publiée dans la revue « Etudes et documents berbères » (N°24). Nous la publions ici avec l’autorisation de l’auteur.
*M. Sadi : Professeur agrégé en mathématiques à l’Université de Paris. Ami de longue date de Mohia.
—————
SAMI ALLAM
Abdallah Mohya, c’est d’abord un membre de ma famille. Au fait, c’est le cousin à ma mère. On s’est croisés quelques fois dans le cadre familial. C’était quelqu’un de silencieux, toujours à l’écoute des autres, il disait ce qu’il fallait au moment où il le fallait. Je l’ai vu pour la dernière fois en 1993, lorsqu’il est revenu en Algérie pour rendre visite à sa famille. Je garde de lui l’image d’un homme réservé, tendre et aimant quoiqu’il n’eût eu jamais assez de temps pour être plus présent parmi nous. Il s’est entièrement consacré à son œuvre ; j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi acharné dans le travail. Par ailleurs, j’ai adapté et joué son fameux monologue « Urguagh Mmuthegh ». Vu que ce dernier est assez court (15 minutes), j’ai choisi d’ajouter quelques détails tout en restant fidèle au texte. Ce faisant, j’ai réussi à rendre hommage à Mohya dans l’adaptation en citant quelques souvenirs d’enfance que j’ai recueillis dans la famille lorsqu’on parlait de lui et que mes tantes racontaient de vieilles anecdotes à son propos. J’ai aussi joué dans « Sinistri » adapté et mis en scène par Kamel Iaiche. Je tiens aussi à préciser que la majorité des personnages de Mohya, même ceux de ses adaptations, sont inspirés de personnages réels qu’il a connus en Kabylie pendant sa jeunesse. C’est pour cela qu’en écoutant ses adaptations, on ressent une familiarité avec l’homme ou la femme kabyle dont il raconte les aventures. Car ce sont là des personnages bien en chair ; d’où l’aspect authentique et réaliste de son œuvre. Il demeure, par ailleurs, que celle-ci a une dimension universelle. C’est un immense créateur.
Propos recueillis par : Sarah H.
————–
Youcef Laylali
«Il m’appelait Mr Youyou… »
J’étais un brut de coffrage comme tous les Algériens. Ca faisait vingt ans que j’ai quitté l’Algérie pour la France. J’ai rencontré Mohia au début des années 80 à Ménilmontant ; je ne me rappelle plus comment ça s’est passé, de quoi on a discuté. Ce n’est pas évident car avec le recul il y a une dimension affective qui prend le dessus dans mon récit. Mohia était déjà connu dans les années 70 dans le cercle restreint de notre village à Iferhounen où ses cassettes audio nous parvenaient. Nous étions une petite pépinière de « brobros communistes », on se reconnaissait dans ce qu’il disait, ses paroles étaient comme une bouffée d’oxygène. Une amitié solide s’est vite tissée entre nous. Alors arrive la pièce de Tacbaylit où je m’emballe dans ma première expérience théâtrale et c’était un succès. Suivra « Si Parttuff », « a min yetsrajun rebbi », qu’on jouait en kabyle avec Mohia, Djaafar Chibani, Nafaa Moualek et moi-même ; c’était impressionnant. Mohia était un amoureux de sa culture kabyle dans son sens le plus simpliste et humain, pour lui c’était un art de vivre. Le jour où j’ai ouvert mon premier restaurant à Paris, il m’a ramené, pour me féliciter, un paquet de café, un kilo de sucre et des œufs si je me rappelle bien, comme font les vielles de chez nous. Il aimait cet aspect simple des choses si profondes dans leurs sens, et il tendait à fréquenter les gens simples comme moi et d’autres. D’ailleurs je me posais toujours la question pourquoi Mohia, grand intellectuel qu’il était, m’a laissé entrer dans son univers. Très rigoureux dans sa pensée et exigeant une totale fidélité à la culture kabyle, c’est lui qui a eu l’idée du nom de mon deuxième restaurant Taninna, un espace de 400 m² à deux niveaux qui est devenu un pole de rencontre entre tous les Algériens notamment les artistes, et où on exposait des œuvres de peinture, des livres, etc. C’est lui qui s’est chargé de la syntaxe du menu, il désignait ce qu’on doit appeler spécialité berbère, par spécialité de l’Afrique septentrionale, il détestait l’usage du mot « berbère ». Après la fermeture, vers 2 heures du matin je l’appelais à chaque fois pour demander de ses nouvelles, et à chaque fois il me demandait comment est passée la journée, combien d’assiettes j’ai vendu, combien de morceaux de viandes et moi à mon tour je l’interrogeais sur son « Akhtoutes » (ses gribouillages ) et il me répondait « je me suis réuni avec les vieux , nejmaa-gh uked Imgharen-ni , c’est-à-dire, les les sages, les philosophes grecs. Il créait et écrivait en permanence sur son « Ajouaq » (son ordinateur), et il me disait souvent « c’est eux qui me maintiennent en vie… ». Outre les vieux de la philosophie, Mohia aimait aussi discuter avec les vieux kabyles. D’ailleurs il a enregistré trois films où il a interviewé des personnes âgées ; parmi eux Ammi Hmed, moi et mon père aussi. Il avait le projet d’en faire une synthèse autour de l’existence, l’exil, les choses de la vie, avaient à ses yeux de la valeur culturelle et morale. Il s’intéressait à la philosophie kabyle dans le sens le plus noble, et étant donné qu’il avait plusieurs cordes à son arc, à savoir la poésie, le théâtre, la linguistique et la philosophie, il atteignit la noblesse de l’écriture avec la dimension d’un homme sage en colère. Dans son travail on relève un ordre de génie. Un jour, Kateb Yacine le lui reconnaissait, en lui disant « tu as pu réaliser ce dont moi je rêvais de faire » en faisant allusion à la promotion de langue maternelle. Il était très rigoureux et ne tolérait pas la médiocrité. Une fois je lui ai proposé de prendre un frigo de mon restaurant qu’il a refusé au départ, puis un jour il revient le récupérer ; alors j’appelle mon frère pour le lui transporter de la gare de Lyon jusqu’à son domicile mais il a refusé et je le vois prendre le frigo sur un cadi en me disant « moi je suis autonome, il faut apprendre l’autonomie ». Il m’a marqué à jamais, je ne le remercierai jamais assez pour ce qu’on pu partager avec lui. Trois personnes ont marqué ma vie, Kateb Yacine, Slimane Azem et Mohia, dans leur vécu avec La souffrance, qu’elle s’appelle Nedjema ou autre c’est « Chiadha n’ tmurth ! » (La brûlure du pays). Le but de Mohia était de ramener le kabyle à l’essentiel.
Propos recueillis par: F. Baroudi
————————————–
Boubeker Almi
« Il m’appelait Mr. Koukou »
Peu de gens maitrisait le kabyle dans son sens le plus profond, comme le faisait Mohia, inspiré de la philosophie des montagnes. J’avais 31 ans, militant berbériste, je vivais dans la clandestinité et je cherchais à rencontrer Mohia, chose difficile comme l’homme était inaccessible et ne fréquentait pas beaucoup de monde. C’est grâce à une amie qui m’a conseillé d’aller rejoindre les ateliers qu’il animait que j’ai pu le rencontrer, elle me donna l’adresse en me faisant promettre de ne pas le dire à Mohia. J’ai retrouvé là bas le groupe et on a discuté sur beaucoup de choses, il me posait beaucoup de questions sur la Kabylie, les problèmes du mouvement berbériste, et puis il m’a donné son numéro et son adresse au cas où j’aurais besoin de lui. C’est comme ça que j’ai rejoint les ateliers qui se déroulaient chaque samedi et vendredi. On a effectué avec Mohia un travail d’adaptation en kabyle, sur plusieurs ouvrages tout en dialoguant, en discutant. Il nous orientait mais la décision lui revenait toujours. Il se défoulait au cours des ateliers, à chaque rencontre on parle de chaque semaine passée. Il était le maitre de l’adaptation vers le kabyle, et sa curiosité était immense quant à la recherche dans ce domaine. Il faisait attention au moindre détail en comparant les accents, les dialectes et les expressions qui diffèrent d’une région à une autre. Il était Infatigable et puisait dans tout. Un jour, alors que nous venions de terminer une adaptation d’une œuvre de Molière, il nous proposa de s’attaquer à un code de la route ! Il était très distant avec les gens mais il aimait la bonne compagnie. C’était un homme très sage et clairvoyant mais surtout déçu. Un jour il tomba sur une marche de berbériste en 2002, il entendit un docteur dans la foule crier le slogan « ulac smah ulac ». Hors de lui, il s’engagea dans une autre rue, je l’ai suivi en essayant de le calmer ; « de quel pardon parle-t-il ? On refuse le pardon quand on nous le demande ! ». Il était conscient de la récupération, et ne rejoignit jamais le discours fallacieux des « brobros ». « Ur ne m’lalara yark ! (On ne se mettra jamais d’accord !), répondait -il quand on le taquinait. Je compte reprendre, pour lui rendre hommage, une adaptation que j’ai faite d’une fable de la Fontaine qui lui a plu.
Propos recueillis par : F. A
_______________________________________________________________________
Ath Rvah rend hommage à Mohia
Une stèle commémorative en son honneur
La commune d’Iboudrarene et le village Ath Rbah en collaboration avec la direction de la culture de Tizi Ouzou commémorent le sixième anniversaire de la disparition du dramaturge d’expression amazigh Mohia.
Hier, les festivités commémoratives ont débuté dans la matinée par une cérémonie de recueillement à laquelle ont pris part les autorités locales et une foule nombreuse composée d’amis, de proches et d’hommes de théâtre. Ces derniers ont procédé au dépôt de gerbes de fleurs au cimetière du village natal du défunt. A la même occasion, une stèle commémorative érigée en sa mémoire a été inaugurée. Une façon de lui rendre un hommage et se rappeler pour toujours sa contribution exceptionnelle à l’enrichissement de la culture kabyle. Selon les organisateurs, notamment l’APC d’Iboudrarene, «la seule récompense que nous attendons est la continuité dans la lignée de ce grand homme. Pérenniser son engagement pour sa langue maternelle, son identité et les causes qui lui semblaient justes. Son œuvre est un trésor qu’il est impératif de préserver». Pour sa part, le P/APC la commune d’Iboudrarene, M. Lakehal Abdeslam a souligné que le défunt Mohia, est une référence. «Pour assurer la prospérité dans l’avenir, une vision qui consiste à renforcer les capacités de tout un chacun et à encourager les jeunes talents est indispensable. C’est grâce aux capacités de produire de nouvelles idées et de les amener sur le terrain qu’on peut garantir la relève ». Pour mettre en valeur l’œuvre de ce dramaturge et de tant d’autres de la région, par ce qu’elle en a tant enfanté : «Nous avons de nombreux projets, sans parler de ceux qu’on a déjà réalisés », a-t-il dit. « Malgré les problèmes financiers et fonciers qui nous ont handicapés. Nous militons à pieds d’œuvre pour sortir cette région de l’isolement. La réalisation d’un centre culturel, dans lequel on accueillera de tels événements verra bientôt le jour. Il est aussi souhaitable d’en fonder d’autres pour encourager les échanges avec l’ensemble des organisations et institutions culturelles les quatre coins du pays».
Pour conclure cette journée de commémoration, la fameuse pièce « Sinistri » de Mohya, a été présentée au public par la troupe du Théâtre régional Kateb Yacine de Tizi-Ouzou.
Idir Ammour

Entry filed under: Uncategorized. Tags: .
Trackback this post | Subscribe to the comments via RSS Feed