L’assimilation racontée par un Kabyle

January 12, 2011 at 10:28 Leave a comment

Kabyle de 4eme generation dont le kabyle subsiste a l'etat balbutiant

Kabyle de 4eme generation dont le kabyle subsiste a l'etat balbutiant

Ce texte a été écrit par Ariless
(http://www.facebook.com/Ariless)

Ce texte est écrit en hommage à tout les kabyles d’Alger, d’Oran, de Constantine, tous ceux qui se disent musulmans dabord ou algérien dabord, tous ceux qui se reconnaîtront, mais il ne concerne pas systématiquement tous les kabyles émigrés dans les villes.

Quand j’étais adolescent, j’entendais les adultes de mon village parler des kabyles des villes. C’était à propos des émigrés partis chercher pitance à Alger, Oran, Constantine… et même Tizi uzezzu (comme disait ma grand mère) ou Vgayeth dans les années 70. Ces personnes, membres à part entière du village, étaient bien accueillies au demeurant. Mais au bout de quelques années, une fois mariés et installés en ville, ils ne reviennent plus au village que pour prendre une part d’huile d’olive ou à la saison de tivaxsisin, tizurin. Petit à petit, ils perdent le rythme de la vie rurale et arrivent de moins en moins à suivre les discussions à tajmaht sur les préoccupations communes. Au fur et à mesure qu’ils avancent dans l’age, que leurs enfants grandissent, ils espacent leurs visites. A la cinquantaine ils ne font plus qu’une ou deux visites éclairs par trimestre, mais sans leurs enfants, désormais jeunes adultes, arabisés à souhait, déracinés en douceur, donc à la merci du premier prêcheur incendiaire venu.

Certains tiennent encore à siéger à la tajmaht au moins une fois par bimestre. Pour avertir leur famille qu’ils rentrent passer un week-end au village, ils disent à leurs enfants: n’rouh eleqbayel.

Et à leurs épouses : ad aligh ar taddarth adezragh imgharen enni.

Ils ont encore le droit de cité au village, quoi qu’ils n’y aient plus de vie de famille ni de vie sociale. Certain finissent même par liquider maison natale, terres et oliviers. Lors des assemblées, pour se donner une contenance, ils faisaient quelques propositions se voulant novatrices sur la manière de résoudre tel ou tel problème. Dans l’assemblée, les jeunes se donnaient des coups de coudes entendus, mettant leur main devant la bouche pour s’empêcher de pouffer. Un exemple de leurs interventions : Ordre du jour : régler définitivement le problème des 700m de piste qui séparent le village du chemin de wilaya.

Proposition d’un émigré algérois :

- Je connais le chef de daira de Boufarik, qui est lui même un ami intime du chef de Daira d’Akbou dont nous dépendons. Laissez moi lui parler et il se débrouillera pour que cette piste soit goudronnée avant l’hiver.

Les Mezwer (on dit comme ça pour les arouche) écoutent poliment sans commenter, puis mettent en pratique la solution la plus efficace, celle qui marche toujours et qui permettra cette fois-ci d’avoir un chemin « privé » pour le village :

- Part du village : 2/3 finances et main d’œuvre.

- Part de la mairie : 1/3 finances et engins.

Commentaire de l’émigré algérois :

- Vous êtes des ighuyel! Cela est le travail de la mairie. Votre argent ira tout simplement dans « leurs poches ». Moi je ne cotise pas !

Personne ne le contrarie, par civisme et surtout par peur d’écoper d’une grosse amende en cas de dérive verbale. Mais tout le monde pense tout bas: « ces connards, ils ne payent jamais à temps ou pas du tout leurs cotisations au village et ils viennent nous em*****r et nous parler de haut ».

Pour insulte collective on multiplie l’amende pour insulte individuelle (soit 200 Da à l’époque) par le nombre de personnes insultées + 1 (le un supplémentaire représente symboliquement tajmaht). C’est de cette manière que notre émigré paya largement sa part au projet collectif.

Je pensais que ces émigrés faisaient exprès de se comporter ainsi envers les leurs pour saboter le village, par méchanceté ou tout au moins pour faire les intéressants. Je pensais aussi qu’ils nous méprisaient, nous les montagnards et qu’ils éloignaient de nous leurs enfants pour les prémunir « du sous-développement » et en faire de bons citadins civilisés. Je pensais aussi que les adultes de mon village étaient des lâches qui n’avaient pas assez de couilles pour donner une raclée à ces arrogants personnages.

Da Mokrane aimait à répéter : leqvayel temdint, am tughmest yudnen !

Comprendre : les kabyles des villes sont comme une dent malade : tu hésites à l’arracher car elle a longtemps contribué à mâcher les aliments et à mordre l’ennemi et tu ne veux pas la garder car elle te fait rager !

Des années ont passé, après des études mouvementées j’ai aussi été appelé à vivre la condition de kabyle des villes. Au bout d’une année, en fréquentant d’autres kabyles des villes plus anciens, j’ai tout compris ! De plus, j’ai vu comment les tout nouveaux s’engageaient sur la pente douce et se laissaient aller au grés du confort social et de la paix avec les voisins, les collègues, les inconnus. J’ai vu comment naissent, évoluent et s’affermissent les discours du reniement progressif, devenant complet et définitif à la deuxième génération. J’ai perdu ainsi deux amis d’enfance, engloutis avec femme et enfants dans les sables mouvants de l’impersonnelle oumma ! Je n’ai rien contre, mais ce n’est pas la mienne. Je n’y retrouve aucune de mes valeurs et elle n’en a cure. Je ne saurais nager et survivre dans un marais qui ne cherche qu’à m’aspirer, me digérer, me faire disparaître sans laisser de trace si ce n’est un patronyme dans un extrait d’acte de naissance que j’irai chercher occasionnellement dans ma commune d’origine. Dans la ville où j’étais, quand les gens cessent de vous appeler leqbayli (au bout de 5 ans en moyenne), c’est que vous êtes désormais considéré comme étant des leurs. Tant qu’on persiste à vous appeler leqbayli c’est que vous êtes encore identifiable comme étant l’autre, pas encore domestiqué, pas encore reprofilé.

Mes deux amis qui n’ont remarqué aucun changement en eux jurent qu’ils sont toujours kabyles. Je les crois sincèrement. Le changement ne se fait pas à l’intérieur, il vient envelopper « l’intérieur » d’un habit nouveau pour l’escamoter, le cacher aux yeux des autres. Le kabyle des villes ne change pas, il disparaît petit à petit tel quel. Sa disparition est totale quand ses enfants atteignent environ l’age de 6 ans et qu’il tait totalement sa kabylité à son entourage. Il l’évoque parfois devant ses amis en ayant l’air de s’excuser ou en égratignant les siens pour rassurer son nouveau milieu social. Ces kabyles, je leur dis : vous êtes les derniers de votre lignée. Vous avez pris la responsabilité d’en rester là avec cette culture qui n’a survécu que par ce que, à chaque époque, ses enfants ont su la faire passer à travers le chas d’une aiguille. Il est vrai que si vous êtes aveugles, cette exercice ne vous réussira guère.

Dans une ville arabe, un kabyle doit consacrer 50% de son énergie pour demeurer kabyle. S’il a une famille, ce sera 80%. Dans la majorité des cas, ceux qui y laissent leur identité, y laissent aussi leur âme ! Ils deviennent lisses, sans aspérités, sans odeur, sans saveur, normalisés et débarrassés de tout attribut qui risquerait de porter préjudice à sa situation sociale, professionnelle. Beaucoup en font même trop, redoublent de zèle religieux, de khouyisme gluant, usant à outrance du jargon arabo-islamique pour rassurer autour de lui et éloigner tout soupçon. Je pense qu’une identité, on ne doit la faire valoir que lorsque une autre l’agresse et tente de la supplanter par la force ou par la ruse. Sinon, elle demeure égale à toute autre. Les kabyles de villes arabes ne se sentent pas agressés dans leur identité car les méthodes de dépersonnalisation et d’assimilation utilisées en Algérie sont sournoises, lentes, progressives. Les gens se chargent bénévolement de conquérir la conscience et l’âme du kabyle, opèrent par petites touches, se relaient et se distribuent les rôles de manière à cerner tous les aspect de la nouvelle vie du kabyle et à ne lui laisser aucun moment de répit, sans jamais lui montrer la moindre hostilité.

J’ai passé de longues années à faire attention chaque jour à rester moi même. Parfois la pression est si forte que je réagit de manière irrationnelle, souvent interprétée comme étant de la folie (hadak mahboul, mqewwed aâla rouhou !). Pour ne pas suivre docilement la pente qu’on me montre, je me mets parfois à parler à mes amis arabes longuement en kabyle, très calmement sans aucun signe d’agressivité, sans m’arrêter. Je réagis toujours d’une façon imprévisible, de manière à ce que chaque interlocuteur ait l’impression de recommencer à zéro à chaque fois, comme s’il venait tout juste de faire connaissance avec moi.

Par exemple, lorsqu’un collègue ou voisin revient à la charge pour me vanter les vertus et la beauté de la langue arabe, du coran et de l’islam, je reste poli, je l’écoute jusqu’à ce qu’il me cède la parole et là, je commets l’irréparable : je souris et je dis : « je suis kabyle ».

Mon vis à vis le sait, bien entendu, mais il espère que je le tairai un jour, que je commencerai à acquiescer ou même le conforter dans ses medh. Cette petite phrase anodine, dite à un autre kabyle n’a aucune valeur en elle même. Mais elle me servait de rempart, surtout lorsqu’elle était dite en kabyle ou en français. Non seulement elle dissuade à chaque fois le conquérant, mais elle m’empêchait de me glisser dans l’ornière sécurisante que la société me traçait. Elle me permettait aussi de ne pas envisager de projet à long terme dans cette société. Je grillais systématiquement toutes les passerelles qu’on jetait pour m’aider (de bonne foi) à m’intégrer.

Quand le premier enfant est venu égayer mon foyer, je me suis dit : tharuwla ! Taruwla squd mezzi ! tharuwla squd ejjujgegh!.

Je me suis exilé au Canada !

Advertisement

Entry filed under: Uncategorized. Tags: .

Tajmilt i Muhya, Hommage a Mohia Algérie, 6 janvier 2011: Chronique d’une emeute improvisée

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Trackback this post  |  Subscribe to the comments via RSS Feed


Watch videos at Vodpod and other videos from this collection.

Thought Calendar

January 2011
M T W T F S S
« Dec   May »
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31  

Top Posts

    Twitter Updates

    • Preparing for a career change 2 years ago
    • updating my wordpress blog and organizing the outdoors football season fo my team 2 years ago

    Feeds


    Follow

    Get every new post delivered to your Inbox.